Ce qu’il faut retenir
Les scalpeurs achètent en masse dès l'ouverture des ventes, avec des logiciels et des dizaines de comptes, pour revendre plus cher. En France, c'est légal pour une console, une carte ou une figurine. Les boutiques répondent par des limites par client, des files d'attente virtuelles et des ventes réservées à leurs clients fidèles : ça répartit le stock, sans empêcher un scalpeur organisé de passer. Sur les places de marché, les prix restent libres. Nintendo le dit lui-même : la seule parade qui marche, c'est de produire assez. D'ici là, le joueur a deux armes, ne pas céder dans les premiers jours et ne jamais payer en dehors de la plateforme.
Le 8 septembre, le Nintendo Store ouvrait les précommandes de la Switch 2 édition 40e anniversaire de The Legend of Zelda. Dans la file d’attente, un compteur affichait environ 257 000 personnes devant nous. Une trentaine de minutes plus tard : rupture.
Cinq minutes plus tard, les premières annonces tombaient sur eBay. Le soir même, un lot console et manette Pro partait à 1 001,19 euros, pour une console vendue 519,99 euros sur le Nintendo Store. Les jours suivants, les consoles seules se sont vendues autour de 620 à 630 euros. Elle ne sortira que le 29 octobre.
Une console en vente cinq minutes après la rupture, ce n’est pas un joueur chanceux qui change d’avis. C’est un scalpeur. Le même mois, le scénario s’est répété avec les cartes Pokémon des 30 ans et le tome 113 de One Piece.
Cette enquête est née d’une discussion que beaucoup de joueurs ont eue entre amis ce jour-là : comment une console peut-elle être introuvable à l’ouverture et en vente au double cinq minutes après ? Faute de réponse claire, on est allé la chercher. Deux choses nous intéressaient : comment ces gens passent devant tout le monde, et qui, en face, protège celui qui veut simplement acheter au prix public.
Le scalpeur, un revendeur équipé
Revendre, tout le monde le fait : le jeu fini, la console qu’on n’utilise plus. Le scalpeur (de l’anglais « scalper ») fait autre chose. Il achète en masse dès l’ouverture des ventes, dans le seul but de revendre plus cher, et il s’équipe pour ça.
En France, pour une console, une carte ou une figurine, ce n’est pas interdit. On n’a trouvé aucun texte qui encadre la revente à prix majoré de ces produits. La rumeur d’une loi limitant la marge à 20 %, qui a circulé en septembre 2026, est fausse : la seule pétition déposée au Sénat sur le sujet a recueilli 6 signatures sur les 100 000 requises.
Comment ils passent devant
Le premier outil, c’est le bot : un logiciel qui remplit le panier et paie en quelques secondes, bien plus vite qu’un humain. Le trafic automatisé pèse lourd. Selon le rapport annuel de Thales publié le 29 avril 2026, les bots ont représenté plus de 53 % du trafic web en 2025, dont 40 % jugés malveillants, et 20 % des attaques de bots pilotées par l’IA visent les sites de commerce.
Le deuxième outil, c’est le nombre. Une limite d’un exemplaire par personne ne tient pas face à quelqu’un qui a des centaines de comptes. Le dossier le plus détaillé sur cette mécanique vient des États-Unis, et il concerne la billetterie. Le 18 août 2025, la FTC, l’autorité américaine de la concurrence et des consommateurs, a poursuivi un courtier en billets, Key Investment Group.
Sa plainte décrit l’attirail :
Des comptes. Plus de 3 100 comptes actifs et fictifs dès 2018, plus de 13 000 obtenus entre 2020 et 2024.
Des cartes. Des milliers de numéros de cartes bancaires, dont des cartes virtuelles, pour que chaque compte paraisse être une personne différente.
Des adresses. Des services de proxys qui changent d’adresse IP en permanence, pour masquer la vraie.
Des téléphones. Des centaines de cartes SIM et des boîtiers qui récupèrent automatiquement les codes de vérification.
Résultat, selon la FTC : 49 comptes pour acheter 273 billets d’un concert de Taylor Swift limité à six par personne, et au moins 379 776 billets achetés en un peu plus d’un an. L’affaire est toujours en cours. Il s’agit de billets de concert, mais la mécanique est la même, face à la même protection.
Pour les consoles, le problème est connu depuis longtemps. En février 2021, en pleine pénurie de PS5 et de cartes graphiques, le gouvernement britannique répondait à une pétition qu’il discutait de l’achat en masse de produits très demandés comme les cartes graphiques et les consoles au moyen de bots (« bulk purchasing of high demand items like graphics cards and games consoles through automated bots ») avec les professionnels du secteur. Cinq ans plus tard, on n’a trouvé aucune loi britannique sur le sujet.
Ce qu’on ne sait pas, en revanche, c’est la part des scalpeurs dans une file comme celle du 8 septembre. Aucune marque ne publie ce chiffre. Sur les 257 000 personnes affichées devant nous le 8 septembre, personne ne peut dire combien étaient des humains.
Nintendo : produire plus, c’est la seule parade
Nintendo a une doctrine, et elle tient en une phrase. À l’assemblée générale du 27 juin 2024, son président Shuntaro Furukawa expliquait que la meilleure parade contre la revente consiste à produire assez pour répondre à la demande (« produce enough units to meet demand »). Un an plus tard, il s’excusait auprès des actionnaires d’une demande supérieure à l’offre dans de nombreux pays (« demand is exceeding supply in many countries ») pour la Switch 2.
Au Japon, Nintendo s’est aussi allié en mai 2025 à Mercari, LINE Yahoo et Rakuten pour supprimer les annonces frauduleuses de Switch 2.
Pour la Switch 2 Zelda en France, la protection affichée tient en une ligne : « Limite : un exemplaire par personne ». Le 30 septembre, la console y était toujours en rupture, avec pour seule consigne de « réessayer ultérieurement ».
Les boutiques trient les acheteurs
La Fnac nous a détaillé ses outils pour les lancements les plus demandés : limitation des quantités par client, salle d’attente virtuelle, contrôles liés au compte client. L’objectif, écrit-elle, est une répartition qui permette au plus grand nombre de clients de profiter des produits.
Pour les cartes Pokémon des 30 ans, le 16 septembre, elle a réservé sa vente en ligne à ses adhérents Fnac+. Il s’agissait, nous a-t-elle répondu, de permettre au plus grand nombre de collectionneurs, notamment les familles et les plus jeunes publics, d’en acheter. Micromania a fait un choix voisin en réservant ses coffrets Dresseur d’élite aux porteurs de Mégacarte Premium ou Ultimate.
Les constructeurs testent d’autres filtres. Pour la PS5 Pro édition 30e anniversaire, au Japon en 2024, Sony exigeait plus de 30 heures de jeu, un exemplaire par compte, et demandait de ne pas réserver pour revendre. En France, depuis le 18 août 2025, Nvidia vend ses GeForce RTX 50 Founders Edition sur invitation, pour les vrais joueurs (et pas les bots) (« for real gamers (and not bots) »).
Tout ça a un point commun : ces dispositifs choisissent qui a le droit d’acheter, un abonné, un joueur assidu, un client fidèle. Ils compliquent la vie du scalpeur. Ils ne l’empêchent pas de passer s’il coche les cases.
Sur les places de marché, les prix sont libres
Le 26 septembre, un vendeur partenaire de fnac.com proposait le coffret Dresseur d’élite des 30 ans à 299 euros. Sur la même page, la Fnac le vendait elle-même 55,99 euros.
Interrogée, la Fnac répond sans détour que « les prix sont libres et nos vendeurs MKP pratiquent librement leurs tarifs » (MKP pour marketplace), et qu’elle ne peut pas intervenir. C’est juste en droit. Les seules exceptions sont les billets de salon, dont la revente habituelle sans autorisation est punie de 15 000 euros d’amende, et les livres neufs, protégés par le prix unique. Pour les mangas collector, on a d’ailleurs obtenu une réponse du médiateur du livre qui change beaucoup de choses.
eBay laisse vendre avant la sortie, pas tricher sur le statut
eBay autorise la vente anticipée d’un produit pas encore sorti. Interrogé, eBay précise les conditions : l’annonce doit l’indiquer dans son titre et sa description, donner la date de disponibilité et garantir une expédition sous 40 jours ouvrés. Les retards entrent dans l’évaluation du vendeur, et eBay peut limiter ou restreindre un compte qui ne respecte pas ses règles.
Sur le statut, eBay est net : acheter pour revendre oblige à s’enregistrer comme professionnel, et un vendeur professionnel ne peut pas se présenter comme un particulier. Dans notre relevé, la plupart des Switch 2 Zelda vendues avant leur sortie l’étaient pourtant depuis des comptes « Particulier ».
C’est là que la loi peut mordre. Un professionnel qui se fait passer pour un particulier commet une pratique commerciale trompeuse, passible de 2 ans de prison et 300 000 euros d’amende, jusqu’à 5 ans et 750 000 euros en ligne. Et le fisc reçoit les données des vendeurs à partir de 30 ventes ou 2 000 euros par an.
Comment ne pas payer les scalpeurs
Attendre. Les premiers jours coûtent le plus cher. Sur la Switch 2 Zelda, les lots console et manette sont passés de 1 001,19 euros le 8 septembre à 873,69 euros le 11. Le 21 septembre, une console seule est même partie aux enchères à 494,52 euros, livraison comprise 514,52 euros : moins cher que sur le Nintendo Store.
S’inscrire partout où c’est possible. Invitations, limites par compte, ventes réservées aux adhérents : ça ne garantit rien, mais c’est la seule file où le scalpeur n’a pas d’avance automatique.
Regarder qui vend. Plusieurs exemplaires neufs du même produit, depuis un compte « Particulier » : c’est le profil du scalpeur, et ce vendeur devrait être en compte professionnel. Face à un faux particulier, l’acheteur risque de ne pas pouvoir faire jouer la garantie légale de conformité, qui ne s’applique pas entre particuliers.
Payer sur la plateforme, jamais à côté. Un vendeur qui propose un virement hors du site pour « aller plus vite » sort l’acheteur de toute protection. Le conseil de Cybermalveillance.gouv.fr tient en une ligne : utilisez de préférence le système de paiement de la plateforme si elle en propose un.
Se méfier des préventes. Payer en septembre une console livrable en novembre, c’est avancer l’argent à quelqu’un qui ne l’a peut-être jamais eue. Sur eBay, la Garantie client rembourse l’objet et la livraison si le colis n’arrive jamais, pour les achats éligibles. Payé par virement hors du site, rien de tout ça ne joue.
Le 29 octobre, la Switch 2 Zelda arrivera chez ceux qui l’ont eue au prix public, et chez ceux qui l’ont payée le double à un scalpeur. Pour tous les autres, il reste un réassort sans date, ou une centaine d’euros de plus à verser à un inconnu. Et à la prochaine édition limitée, la file se reformera. Avec, quelque part devant, quelqu’un qui aura ouvert quarante-neuf comptes.
