Ce qu’il faut retenir
Jeffrey Weissman a d'abord été appelé comme doublure de Crispin Glover, avant de reprendre le rôle de George McFly dans Retour vers le futur II et III. Il raconte le tournage des deux films avec Robert Zemeckis, deux gags tournés dans la cuisine de 2015 et coupés au montage, et ses rencontres avec les fans. Sur l'IA, sa position est nette : des protections valables dans le monde entier et à perpétuité, le contrôle de l'image laissé aux acteurs puis à leurs ayants droit, et aucun double sans l'accord écrit de l'acteur doublé.
Jeffrey Weissman a joué George McFly dans Retour vers le futur II (1989) et Retour vers le futur III (1990), à la place de Crispin Glover. Il a répondu par écrit à nos questions pour le Back to the Future Day, le 21 octobre, date à laquelle Marty arrive en 2015 dans le deuxième film. On l’a interrogé sur le tournage, et aussi sur l’intelligence artificielle. Ce n’est pas un hasard : son arrivée dans le rôle, à la place de Crispin Glover, lui a donné très tôt un avis sur ce qu’un studio peut faire du visage d’un acteur, et il en tire aujourd’hui une position très nette sur les doubles numériques.
En mai 2025, George McFly était en Ardèche. Pour sa première convention en France, Jeffrey Weissman était l’invité des Cosplayers du Cœur, les 10 et 11 mai au Centre omnisports de Guilherand-Granges. Cette convention caritative de cosplay et de pop culture réunit acteurs de films cultes, concours de costumes, décors de cinéma reconstitués et stands de jeu, et toutes ses recettes vont à des associations : Orphéopolis et Acadia cette année-là. Elle est organisée par la Magic Universe of Cosplayers, l’association fondée et présidée par Jean-Louis Sénèque, l’homme sans qui cette interview n’aurait pas été possible, et dont Jeffrey Weissman est aujourd’hui membre d’honneur.
C’est là que nous l’avons rencontré. L’association nous avait déjà ouvert les portes de la convention lors d’une édition précédente pour interviewer John Rhys-Davies, l’interprète de Gimli et de Sallah.
Comment il est devenu George McFly
Comment êtes-vous devenu George McFly pour les épisodes II et III, et que retenez-vous de votre premier jour de tournage ?
Mon chemin jusqu’à George McFly est assez compliqué. En 1983, un an avant que Crispin Glover soit choisi pour le premier Retour vers le futur, j’avais tourné un film avec lui. Je le trouvais captivant comme acteur, et sympathique, et nous avions échangé nos numéros. Quand le premier film est sorti, à l’été 1985, je jouais dans un western, Pale Rider, avec Clint Eastwood. Je voulais voir ce que valait la concurrence de l’été, alors je suis allé voir Retour vers le futur. Je ne savais pas que Crispin jouait dedans, et j’ai trouvé son travail formidable. Je l’ai appelé pour le féliciter.
Environ trois ans plus tard, alors que je jouais dans le circuit de visite des studios Universal, un agent m’a appelé. Il voulait savoir si je connaissais Crispin et si je faisais la même taille que lui, parce qu’un film cherchait une doublure image. Je lui ai répondu que j’étais plus petit et plus léger, mais je lui ai demandé d’organiser un rendez-vous. J’ai rencontré deux assistants réalisateurs, et ça s’est bien passé. Ensuite, je suis allé au service du casting et j’ai auditionné sur une scène du scénario du premier film : Marty et George discutent pendant que George étend son linge dans le jardin. Ça s’est bien passé aussi.
On m’a ensuite envoyé à l’atelier de Ken Chase, le créateur des maquillages, pour essayer les prothèses. On a pris mes mesures pour les perruques, et on a fait un moulage de mon corps pour fabriquer un corset destiné aux effets spéciaux. Puis j’ai passé un bout d’essai devant Robert Zemeckis, maquillé en George McFly à 17 ans. Ça s’est bien passé. Pendant l’essai, Bob Zemeckis a demandé au directeur de la photographie, Dean Cundey : « Qu’est-ce que tu en penses, Dean ? » Dean a répondu : « Je crois qu’on tient Crispin, sans les ennuis. »
C’est la première fois que j’ai compris que Crispin ne reviendrait peut-être pas dans le rôle. Jusque-là, j’imaginais qu’ils avaient besoin de George à plusieurs endroits en même temps, et donc d’un deuxième « George » sous les prothèses. Peu après le bout d’essai, Ken Chase m’a annoncé que Crispin ne faisait plus partie du film et que c’est moi qui jouerais George. Je n’y croyais pas. Je n’imaginais pas qu’on puisse faire une suite sans lui.
Les épisodes II et III ont été tournés à la suite. Quels sont vos souvenirs les plus forts du tournage, et de votre travail avec Robert Zemeckis, Michael J. Fox et Christopher Lloyd ?
Au début, c’était étrange. Personne ne savait qui j’étais, et j’arrivais sur le plateau avec le maquillage du jeune George, celui de Crispin, qui de près avait l’air très bizarre. Ça semblait mettre Mike [Michael J. Fox] mal à l’aise, et d’autres aussi. Mike a même dit : « Crispin ne va pas aimer ça. » Mais dès la fin de la première semaine de tournage, je passais du temps avec Mike dans sa loge, autour d’une bière et d’histoires de tournage. Des années plus tard, quand j’ai appris à quel point Crispin et Lea [Lea Thompson, qui joue Lorraine] étaient devenus proches, j’ai compris pourquoi elle se montrait réservée avec moi. Ils s’étaient liés pendant le tournage du premier film, ils peignaient ensemble sans sortir de leurs personnages, et moi, j’arrivais comme une imitation de Crispin.
Avant le bout d’essai, j’avais appelé Crispin pour lui demander de dire un mot en ma faveur pour le poste de doublure, et de me tenir au courant. Il ne m’a rappelé qu’à la sortie de Retour vers le futur III. Il m’a expliqué qu’il n’avait jamais autorisé la production à utiliser le moulage de son visage pour mon maquillage, et qu’il touchait une somme très faible pour la réutilisation de quelques gros plans de lui tirés du premier film, mélangés à mon jeu dans les scènes de 1955. J’étais furieux. Je me suis senti piégé par la production, j’ai estimé que Crispin avait été maltraité, et je lui ai donné mes photos et mon témoignage pour sa plainte. Il a obtenu plus de trois quarts de million de dollars dans un accord conclu avant le procès. Et il ne m’a plus jamais adressé la parole.
Je suis un grand fan de Christopher Lloyd (Buckaroo Banzaï, Qui veut la peau de Roger Rabbit, Star Trek, Taxi…), mais je n’avais aucune scène avec lui en Doc Brown. J’ai fini par demander à mon maquilleur, Mike Mills, de nous présenter, tard un soir, pendant le tournage des extérieurs du Hill Valley de 2015. La rencontre était agréable, mais elle est devenue gênante quand la conversation n’a pas décollé. Nous nous sommes revus des années plus tard, en 2008. En 2010, nous sommes restés coincés quarante minutes dans la cabine de projection d’un cinéma qui passait la trilogie, où nous étions les invités d’honneur. Cette fois, la conversation s’est très bien passée. J’ai depuis partagé l’affiche avec Christopher dans deux autres films, The Chateau Meroux et The Boat Builder.
Quelle scène avez-vous préféré tourner, et avez-vous une histoire de coulisses que vous aimez raconter ?
J’ai adoré tourner le bal « Enchantement sous l’océan » avec Lea, et reconstituer avec Tom [Tom Wilson, qui joue Biff] la bagarre avec Biff sur le parking du lycée.

Mais le 2015 du futur était vraiment excitant. La direction artistique était détaillée et amusante. Partout où on regardait, il y avait un nouveau design futuriste signé Edward Eyth et son équipe. On peut voir sur son site certains de ses designs qui ne sont jamais apparus à l’écran.
Dans la scène « Fruit Please », dans la cuisine des McFly en 2015, j’avais un petit numéro : j’essayais de manger une banane la tête en bas, et ça tournait au comique parce que la peau me retombait sans cesse sur la figure. Dans la même scène, Lorraine dit à George de pivoter pour manger sa pizza, parce que manger la tête en bas est mauvais pour la digestion. Je pivote : sous mon costume, je portais le corset moulé, avec une barre qui sortait dans le dos et traversait le décor, et un technicien la faisait tourner. Pendant la rotation, je fais un swing de golf et je crie « Four ! » [le cri des golfeurs pour prévenir d’une balle] avec le rire étranglé de Crispin, en hommage à sa performance. La banane et la rotation ont toutes les deux été coupées au montage.

Le 21 octobre et les fans
Le 21 octobre 2015, jour où Marty arrive dans le futur, est devenu le Back to the Future Day pour les fans du monde entier. Qu’est-ce que ça fait de faire partie d’une date fêtée chaque année ?
C’est un vrai phénomène. Il existe plusieurs « Back to the Future Days » officiels. Le 21 octobre est le principal, mais il y a aussi le 26 octobre, le 5 novembre et le 2 septembre, les dates où Marty ou Doc voyagent vers d’autres époques. J’ai été invité, avec beaucoup d’autres membres de la distribution et de l’équipe, au Twin Pines Mall Meet Up, organisé au centre commercial Puente Hills Mall, là où a été tournée la scène du premier voyage dans le temps d’Einstein [le chien de Doc]. Des milliers de fans y célèbrent les films, avec un moment fort : la « Run of the Martys », en pleine nuit, le 26 octobre.
Pourquoi la trilogie parle-t-elle encore aux nouvelles générations, des décennies plus tard ?
C’est une histoire d’amour qui traverse le temps. Un cas rare où l’amitié profonde entre un homme plus âgé et un jeune homme n’est pas regardée comme quelque chose de suspect. Elle réalise un fantasme que beaucoup partagent : voir ses parents quand ils étaient jeunes. Et la tension et le suspense sont parfaitement dosés, avec une superbe bande originale, une distribution formidable et une excellente réalisation.
Vous rencontrez beaucoup de fans en convention, y compris en France. Que vous demandent-ils le plus souvent, et une rencontre vous a-t-elle marqué ?
On me demande souvent quel est mon épisode préféré de la trilogie. Pour moi, c’est le premier.
Je suis touché par l’élan des fans du monde entier pour la trilogie. Je participe souvent à des collectes de fonds, et j’essaie d’apporter de la compassion et de rendre cet amour à ceux qui vivent avec la douleur et la maladie. Pour le 25e anniversaire, j’ai coproduit une croisière sur le thème de Retour vers le futur, et nos passagers n’oublieront jamais ce qu’ils ont vécu : une semaine entière consacrée aux films, avec des tables rondes, des projections et des ateliers de sensibilisation à la recherche sur la maladie de Parkinson [dont Michael J. Fox est atteint], terminée le dernier soir par une reconstitution du bal « Enchantement sous l’océan ». Le tout avec sept membres de la distribution et de l’équipe à bord.
Au-delà de George McFly, de quels rôles ou projets êtes-vous le plus fier ?
J’ai joué dans La Quatrième Dimension avec John Lithgow, dans Johnny le dangereux avec Michael Keaton. J’ai pu jouer les cow-boys dans un western, Pale Rider, avec Clint Eastwood, être invité aux côtés de Dick Van Dyke dans Diagnostic : Meurtre, jouer le nerd absolu, le « High Geek », dans Sauvés par le gong, et plus récemment le professeur James Moriarty dans un nouveau film Sherlock Holmes. Et j’incarne Mark Twain lors d’événements et à l’écran, ce qui est bien reçu et m’amuse beaucoup.
Je suis fier de tout ça.
L’IA et le métier d’acteur
Aujourd’hui, l’IA peut recréer le visage et la voix d’un acteur. En tant qu’acteur, quelle est votre réaction devant ce que ces outils savent faire ?
Malheureusement, c’est une tache sur notre meilleur des mondes. Les possibilités créatives sont formidables, mais la perte de travail des acteurs remplacés par l’IA est tragique. Il faut des garde-fous dans le monde entier, à la fois pour empêcher l’usurpation de l’image des gens et pour arrêter ceux qui manipulent les acteurs afin d’exploiter leur talent et de contourner les syndicats et leurs règles.
Les acteurs d’Hollywood ont fait grève en 2023, en partie pour obtenir des protections contre l’IA. Ces protections vont-elles assez loin ?
Non. Ces protections doivent s’appliquer dans le monde entier. Et à perpétuité.
Les acteurs doivent-ils garder le contrôle total de leur image et de leur voix, même après leur mort ? Accepteriez-vous un jour un double numérique de vous-même ?
Oui, les acteurs doivent garder le contrôle de leur image. Puis leur famille, ou leurs ayants droit, après leur disparition.
Je ne sais pas si j’accepterais de doubler quelqu’un sans savoir que l’acteur doublé a donné son accord, avec un contrat de licence signé au préalable. C’était une grosse erreur de ma part : j’ai fait confiance aux producteurs de Retour vers le futur, je pensais qu’ils avaient obtenu de Crispin les droits sur le moulage de son visage. On m’avait laissé entendre que son absence s’expliquait par un conflit d’agenda avec un autre projet.
Et je n’aimerais probablement pas être doublé par une IA. L’avenir va poser des difficultés sur tous ces plans. Moins pour moi, parce que je ne suis pas une grande vedette commerciale, mais on voit déjà des superstars utilisées par l’IA, ou dans des mèmes manipulés.
Quel conseil donneriez-vous à un jeune acteur qui débute aujourd’hui, avec ces technologies qui arrivent ?
Commencez par vous assurer une base financière avec un métier qui vous fait vivre, puis lancez-vous dans votre carrière d’acteur.
Le terrain n’a plus rien à voir avec celui de mes débuts professionnels, il y a plus de cinquante ans. Avec les auditions en ligne, la concurrence pour un rôle a été multipliée par plus de cent, et vos chances d’en vivre sont minces.
Mais si vous devez le faire, faites-le à fond, avec concentration et détermination. Ceux qui en ont sont ceux qui réussiront.
- Étudiez dans une école ou un cours d’art dramatique reconnu, et mettez-le sur votre CV. Ça montre aux directeurs de casting que vous prenez votre carrière au sérieux.
- Tenez deux carnets : un pour la création, l’autre pour vos contacts professionnels.
- Quand vous rencontrez sur un tournage ou en cours quelqu’un de sérieux qui vous plaît, prenez ses coordonnées pour rester en contact et vous constituer un réseau.
- Soyez proactif. N’attendez pas qu’un agent vous appelle pour une audition.
- Faites faire d’excellentes photos et entourez-vous d’une équipe.
- Soyez sympathique sans être en demande, et soyez malin.
- Essayez différentes techniques de jeu pour voir laquelle convient à votre talent. Il n’y a pas de méthode unique. Étudiez.
- Étudiez la danse, le combat scénique, la voix, les accents, la comédie, l’improvisation : ça ne s’arrête jamais vraiment.
- Prenez du plaisir en chemin, pendant que vous apprenez le métier.
- Restez émerveillé.
- Jouer, c’est raconter des histoires. Le faire avec une équipe de conteurs, sur un film, une série ou une scène, est un travail collectif : soyez un bon coéquipier.
- Soyez professionnel. Arrivez en avance, et faites le travail difficile pour être prêt à vivre votre rêve et à pratiquer votre art.
- Le jeu est le seul art qui n’ait pas d’autre outil que vous-même : gardez votre corps, votre esprit et votre intuition clairs, nets et sains.
Les journées peuvent être éreintantes. Une semaine, pendant le tournage des scènes de la maison des McFly en 2015 pour Retour vers le futur II, j’ai enchaîné des journées de 19, 21 et 26 heures.
Et ne vous laissez pas maltraiter.
Quand vous progresserez et que vous commencerez à travailler sous contrat syndical, agissez là où vous le pouvez : soutenez les efforts du syndicat pour poser les garde-fous qui vous protègent, vous et vos camarades. Et quand vous voyez des abus, dénoncez-les.
Méthode
Entretien réalisé par écrit et en anglais. Questions envoyées le 18 septembre 2026, réponses reçues le 2 octobre 2026 et traduites par nos soins. Nous avons corrigé quelques coquilles (titres de films, nom du centre commercial) sans toucher au sens, et ajouté entre crochets des précisions pour le lecteur. Photos fournies par Jeffrey Weissman.
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