Ce qu’il faut retenir
Après l'orage, la première version de l'album, était sorti en 2021 chez Pierre de Taillac, pendant la fermeture des librairies, et une partie de ses lecteurs était passée à côté de son message. Été 1914 passe de 120 à 80 pages, réécrit la plupart des textes et reprend toutes les couleurs, plus vives que le sépia d'origine. C'est Hervé Richez, directeur de la collection Grand Angle, qui a proposé cette refonte.
Victor Lepointe a répondu par écrit à nos sept questions sur Été 1914, son album paru le 30 septembre 2026 chez Grand Angle. Avec cet album, l’auteur complet installé dans la Drôme refait de fond en comble Après l’orage, sa bande dessinée de 2021 sur la bataille de la Marne, parue à l’époque chez Pierre de Taillac.
On lui avait écrit pour une raison simple : en bande dessinée, on réédite souvent, on augmente parfois, mais on ne recommence presque jamais. Ses réponses donnent le détail de la refonte, de 120 à 80 pages, et une surprise : c’est son éditeur qui a proposé de tout reprendre. Nous avions présenté l’album le 18 septembre, et notre critique de l’album est publiée en même temps que cette interview.
Interview réalisée par écrit, réponses reçues le 29 septembre 2026. Elles sont reprises en intégralité. Seules la ponctuation et une tournure ont été retouchées.

Pourquoi tout reprendre
SpiritGamer
Qu’est-ce qui, dans la première version de l’album, ne vous convenait plus au point de tout reprendre ?
Victor Lepointe
Cet album est le deuxième que j’ai réalisé. Il est initialement sorti en 2021, au pire moment, puisque l’on venait de sacrifier la culture pour cause de crise sanitaire. Les librairies étant fermées, cette petite édition, qui l’était déjà, fut de ce fait très confidentielle. Pourtant, quand il a eu la chance d’arriver entre les mains des lecteurs, les avis furent assez bons. Je suis encore surpris de voir les rares exemplaires présents sur les salons partir en quelques heures seulement. Il intéresse les amateurs d’histoire, mais pas uniquement. J’ai senti que certains avaient perçu une partie de la profondeur que j’avais voulu mettre dans ce travail, mais pas totalement. Pour d’autres, ils étaient passés complètement à côté du message, trop suggéré, pas assez explicite.
J’ai voulu raconter la guerre à travers deux visions, en essayant de sonder les âmes de ces « poilus » de 14, aujourd’hui disparus, derniers témoins d’une époque si proche et pourtant si lointaine. J’ai voulu repartir des sources, de tous les témoignages que j’avais pu lire, et essayer de restituer une photographie de l’état d’esprit de cet été 1914.
Dans ce but, j’avais multiplié les passages en noir et blanc, des « longueurs », comme l’ont dit certains, afin de prendre du recul sur les événements purement chronologiques, en convoquant l’allégorie et la poésie. Mon fil rouge était : « Comment peut-on rentrer dans leurs têtes, comprendre leur époque… »
J’avais imaginé des métaphores féminines (absentes du champ de bataille, mais ô combien présentes à chaque instant) à travers la mère, l’épouse, la fille, avec une double lecture autour des trois piliers du christianisme : la Charité, la Foi et l’Espérance. La Trinité était présente de bout en bout, puisque chaque page est constituée de trois cases, puisque la deuxième partie nous parle de trois frères d’armes, etc.
Ce message n’avait pas été compris, ou si peu. En essayant de vous l’expliquer ici, je mesure à quel point tout cela était vague, même dans mon esprit. Il n’en reste pas moins que je ne renie pas cette première version, « Après l’orage ». Elle est autre, elle est mienne, peut-être approximative, sans doute plus authentique.
Reste que lorsque la décision fut prise avec mon éditeur de retravailler ce livre, il a fallu faire des choix. On ne pouvait pas tout vouloir dire. Il fallait être clair et aller à l’essentiel, sans perdre l’âme de cet Été 1914.
Ce qui a changé en cinq ans
SpiritGamer
Concrètement, qu’avez-vous changé : le découpage, le texte, le dessin ? Y a-t-il des planches que vous avez gardées telles quelles ?
Victor Lepointe
Comme j’ai pu le faire pour mon premier album, « Le Tombeau des chasseurs », je ne me suis rien interdit. On est quand même passés d’un album de 120 pages à un album de 80 pages. Gros changement ! J’ai supprimé des pages, bien entendu, mais de nombreux découpages ont été largement modifiés : des cases ou des pages interverties ou déplacées. Le but était de proposer un livre différent, même si bon nombre de pages sont restées identiques. Pour le dessin seulement, car les textes ont été, pour la plupart, remaniés ou réécrits. Il est intéressant, d’ailleurs, de voir comment on peut faire parler une image autrement.
La grosse différence, pour ceux qui auront la chance d’avoir les deux versions, c’est le traitement de la couleur. Dans la première édition, l’épaisseur du papier et mes premiers réglages couleur ont donné une tonalité vieillie, sépia. Les amateurs d’histoire ont été ravis de cette mouture, plutôt originale et convenant assez bien au thème du livre. Néanmoins, mon expérience acquise depuis mes débuts, à travers les nombreux réglages couleur que j’ai pu faire depuis, m’a permis de revoir l’intégralité des planches. Les couleurs ressortent davantage, plus soutenues, plus vivantes : les pantalons garance, les draps bleus, le feldgrau allemand, la chaleur de l’été… Le résultat est très différent et j’en suis très content.
SpiritGamer
Qu’est-ce que ces cinq années vous ont appris, en dessin ou en narration, qui se voit dans cette nouvelle version ?
Victor Lepointe
La liste est longue, mais difficile à expliquer. De la maturité, c’est certain, et je pense un certain regard, plus objectif, sur mon travail. On travaille plusieurs mois, parfois des années, sur un même album, en oubliant souvent que ce travail sera lu et digéré en quelques minutes par les lecteurs. Ça force à l’humilité ! Si c’est trop compliqué, trop suggestif, le lecteur perdra le fil et décrochera.
Le fait d’avoir travaillé avec d’autres scénaristes depuis, dont Éric Stoffel, qui a eu la dure mission d’adapter Pagnol, m’a fait comprendre toute la difficulté de la clarté.
Dans le fond, c’est la même chose en dessin. On progresse toujours en épurant son dessin, en allant à l’essentiel. Le but étant d’avoir le geste juste, assuré. La plupart des néophytes pensent que c’est une question d’heures passées, de travail, de détails accumulés. J’ai lu dernièrement La Voie de l’archer, de Paulo Coelho, et j’en retiens une chose : l’archer est bon, à tout instant, parce qu’il a longuement travaillé, s’est trompé, a recommencé, et que maintenant son geste est juste, efficace. L’expérience, c’est peut-être ça : ne garder que la quintessence des choses.
Une idée de l’éditeur
SpiritGamer
Comment Grand Angle a-t-il accueilli l’idée de refaire un album plutôt que d’en proposer un nouveau ?
Victor Lepointe
L’idée vient de l’éditeur, au contraire. Ce qui m’a ravi, évidemment ! En entrant chez Grand Angle, Hervé Richez, le directeur de la collection, a souhaité lire mes précédents travaux. Il a aimé, perçu également leurs faiblesses, mais surtout, il a vu ce qu’on pouvait en faire. On a eu de longs échanges et il a compris que j’avais des idées pour les retravailler entièrement. Autant dire que ma motivation était grande.
L’été 1914, la fin d’un monde
SpiritGamer
Pourquoi l’été 1914 et la Marne ? Qu’est-ce qui vous attache à ce moment précis de la guerre, avant les tranchées ?
Victor Lepointe
L’été 1914 marque un basculement dans l’histoire, à plus d’un titre, et c’est ce qui rend ce moment fascinant. C’est à mon sens la fin du XIXe siècle, la fin d’une époque. L’hiver qui suivra va profondément transformer notre monde, durablement. Et puis, c’est à l’été 1914 que va disparaître une génération entière dans les champs de la Marne, des Ardennes, dans les forêts des Hauts-de-Meuse ou d’Alsace. La fin des guerres en uniformes chatoyants, des charges à la baïonnette, sabre au clair, en gants blancs… La Belle Époque s’éteint à ce moment-là. Cette poésie guerrière, cette naïveté devant le massacre à venir, nous paraît insensée aujourd’hui, incompréhensible, et pourtant.
Je suis un amoureux inconditionnel du Grand Meaulnes (au point d’en collectionner les diverses éditions), le grand livre d’Henri Alain-Fournier, disparu le 22 septembre 1914. Un livre emblématique de la Belle Époque. Je pourrais en parler longuement et je le ferai certainement un jour, dans un autre livre, mais cette figure m’accompagne depuis le jour où j’ai pu rencontrer l’un de ceux qui ont retrouvé son corps à Saint-Remy-la-Calonne.
Mon officier s’appelle d’ailleurs Henri… et Fournier, je l’ai lu dernièrement, avait bien connu Péguy. Bref, je m’égare, mais il n’y a pas de hasard, je crois.
Se documenter sans écrire un manuel
SpiritGamer
Comment travaille-t-on la documentation d’un album historique quand on veut rester juste sans écrire un manuel ?
Victor Lepointe
Je connais bien mon sujet, et depuis de nombreuses années. Il n’en reste pas moins que si l’on veut faire un récit le plus juste possible et ne pas faire d’erreurs dans la représentation, il faut consacrer beaucoup de temps à la documentation. Ma méthode est toujours la même (y compris sur Ange Leca) : j’accumule énormément de documents. Au point d’avoir avalé et digéré toutes ces informations avant même de commencer à dessiner. In fine, je n’utilise la plupart du temps qu’une infime partie de mes recherches, mais elles sont imprimées dans ma mémoire. Le but étant justement de ne plus y penser lorsque j’avance les planches très concrètement. Le piège serait de choisir tel ou tel cadrage, tel ou tel personnage dans le seul but d’utiliser la documentation, en bon élève.
L’histoire et la narration doivent primer sur tout le reste. Pour apprendre l’histoire, les manuels sont bien plus efficaces et synthétiques. On ne peut pas raconter une bonne histoire en voulant tout expliquer du contexte. Ce dernier reste une toile de fond sur laquelle je peins mes personnages et leurs émotions.
Dessiner depuis la Drôme
SpiritGamer
Vous vivez et travaillez dans la Drôme. Est-ce que ça change quelque chose au métier, loin des éditeurs parisiens ?
Victor Lepointe
À l’heure d’Internet, la proximité géographique n’est plus un critère ; pour preuve, le nombre de dessinateurs italiens et espagnols (bien meilleurs dessinateurs que nous autres Français) qui travaillent avec des éditeurs français.
Je suis d’un naturel solitaire, en hibernation volontaire une grande partie de l’année. L’isolement ne me fait pas peur. Et puis, il faut le dire, bien qu’elle ne soit pas Paris, la Drôme n’en est pas moins très jolie ! Je dirais même qu’elle l’est davantage, mais c’est une histoire de goût, sans doute.
Plus sérieusement, la région est très attractive et il fait bon vivre. En témoigne le nombre impressionnant d’auteurs voisins : Maël, Bergèse, Terpant… pour ne citer qu’eux.
Ça ne change absolument rien à mon métier dans le sens où ça ne m’entrave en rien ; je dirais même plus : c’est le cadre idéal pour un dessinateur de BD !
