Actualité01/11/2026

Dragon Quest est né d’un concours et d’un malentendu

Un dessinateur qui n’avait rien demandé, un compositeur pris pour un écolier : ainsi est né Dragon Quest.

Le premier Dragon Quest est né d’un concours Enix, d’un Wizardry acheté en Californie et d’une cartouche de 64 Ko, d’après ses créateurs.

Par

Devil

Directeur

Devil, fondateur de SpiritGamer. Zelda et Halo dans le sang depuis toujours, mais sinon je joue à tout, manette en main ou pas. Si un article vous a fait grincer des dents, c'est probablement le mien.

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EN BREF

Ce qu’il faut retenir

Le premier Dragon Quest, sorti au Japon le 27 mai 1986, réunit un scénariste repéré à un concours Enix, un programmeur encore lycéen, un dessinateur amené par Weekly Shonen Jump et un compositeur venu par une carte-questionnaire. Yuji Horii l’a voulu simple à prendre en main, dans une cartouche de 64 Ko qui a obligé l’équipe à supprimer une ville entière.

Légendes, notre rubrique sur la naissance des grands jeux. On remonte aux témoignages de ceux qui les ont créés, sources datées à l’appui.

Akira Toriyama n’avait pas demandé à faire un jeu vidéo quand son éditeur l’a présenté à Yuji Horii. Dragon Quest est sorti de ce petit arrangement, d’un compositeur qu’on a d’abord pris pour un écolier et d’un jeu de rôle américain rapporté de Californie dans une valise.

L’atelier de Toriyama fait parler de lui en ce moment : le bâtiment de Bird Studio, à Kiyosu, est en cours de démolition. Le premier Dragon Quest, lui, a eu 40 ans le 27 mai 2026. On retourne donc au printemps 1986, quand une cartouche Famicom de 64 Ko a appris le jeu de rôle à tout un pays.

Les fans japonais connaissent ces histoires par cœur. Elles viennent des créateurs eux-mêmes : un long entretien de Satoru Iwata avec Horii et le compositeur Koichi Sugiyama, publié par Nintendo en 2009, les carnets que Horii a montrés sur X, et des interviews données à la presse japonaise. On les raconte pour ceux qui ont commencé la série avec Dragon Quest XI ou le remake HD-2D, et pour ceux qui ont connu le jeu sous le nom de Dragon Warrior.

Image : Square Enix
Une salle du trône dans Dragon Quest I & II HD-2D Remake, sorti en octobre 2025.

Toriyama n’avait rien demandé

Kazuhiko Torishima suivait Toriyama chez Weekly Shonen Jump. C’est lui qui a dit à Horii que l’auteur de Dr. Slump avait envie de faire un jeu. Bien plus tard, Horii a fini par lui demander. « Ce n’était pas le cas » (「そんなことはなかったよ」), lui a répondu Toriyama, d’après ce que Horii a raconté au site japonais Denfaminicogamer le 26 juin 2023.

Torishima ne s’en cache pas : il voulait une vitrine pour les pages de Jump, et un dessin de Toriyama suffisait à attirer l’œil des enfants. Les versions varient selon les années. En novembre 2025, Horii disait encore à Game Informer que Toriyama voulait faire un jeu. Une chose ne bouge pas : sans Jump, le héros, le roi et les monstres n’auraient pas eu ce trait-là.

Un compositeur pris pour un écolier

Koichi Sugiyama avait passé la cinquantaine et signé des musiques pour la télévision quand il a joué à Morita Shogi, un jeu de shogi sur ordinateur édité par Enix. Il a rempli la carte-questionnaire de la boîte et l’a renvoyée, son nom écrit tout en hiragana. Chez Enix, on a lu ça de travers. « On croyait que c’était un élève de primaire », s’amuse Horii dans l’entretien publié par Nintendo en 2009.

L’éditeur lui confie la musique de Wingman 2, puis celle de Dragon Quest, avec, raconte-t-il, deux voix seulement pour toute la musique. Le jeu est alors presque terminé. Le thème qui ouvre encore chaque épisode est venu très vite : « La mélodie, je l’ai trouvée en cinq minutes » (「メロディも5分で考えたんです」), dit Sugiyama dans la suite de cet entretien. Il aimait ajouter qu’à ces cinq minutes s’ajoutaient toutes les années vécues avant ; le chiffre change d’une interview à l’autre, 54 ou 55 ans.

Photo : ministère japonais de l’Éducation (MEXT), CC BY 4.0
Koichi Sugiyama, compositeur de Dragon Quest, en 2020, l’année où le Japon l’a nommé Personne de mérite culturel.

Un journaliste et un lycéen sans ordinateur

En 1982, Enix n’édite pas encore de jeux à succès. L’entreprise organise un concours de programmation pour en trouver. Horii, alors journaliste, couvre l’événement et envoie au passage son propre programme, un jeu de tennis baptisé Love Match Tennis. Il raconte avoir appris ensuite « que mon jeu avait été sélectionné » (« that my game had been selected ») dans un entretien publié par l’université Waseda le 16 mai 2017.

À la remise des prix, il croise Koichi Nakamura, primé pour Door Door. Nakamura a 18 ans, il est encore au lycée. Torishima, présent lui aussi, résume la scène en 2023 : un concepteur qui connaît mal la programmation à côté d’« un programmeur de génie qui n’avait pas d’ordinateur ». Nakamura fondera Chunsoft, le studio qui programmera Dragon Quest.

Photo : William Tung, CC BY-SA 2.0
Yuji Horii, créateur de Dragon Quest, en dédicace à Palo Alto le 12 février 2011.

Wizardry rapporté de San Francisco

Le concours avait une récompense : Enix emmène ses lauréats à l’AppleFest de San Francisco. Horii y achète Wizardry et s’y met dès son retour au Japon, comme il l’a raconté le 3 août 2023 à Denfaminicogamer, face à Robert Woodhead, l’un des deux créateurs de Wizardry. Torishima était du voyage, envoyé par Shueisha pour acheter des jeux à présenter dans Jump.

Dragon Quest prendra ses combats à la première personne et sa progression à Wizardry, sa grande carte à parcourir à Ultima, comme le rappelle Torishima. L’année exacte de ce salon n’apparaît dans aucun des témoignages que nous avons lus : Horii parle seulement d’un voyage d’il y a trente ou quarante ans.

Un jeu de rôle pour ceux qui n’y avaient jamais joué

Horii adorait Wizardry et Ultima, mais il les trouvait fermés. « Le seuil d’entrée était très haut » (「敷居がすごく高かったんです」), confie-t-il à Iwata dans l’entretien de 2009. Autour de lui, on jugeait impossible de faire tenir un jeu de rôle dans une cartouche aussi petite. Il a construit Dragon Quest comme une suite de petites astuces pour que le genre se comprenne tout seul.

Il a aussi préparé le terrain. Dans sa rubrique de Jump, « Famicom Shinken », signée du pseudonyme Yuu-tei, il expliquait aux enfants ce qu’était un jeu de rôle pendant que le sien se fabriquait. À la conférence G-CON de Busan, le 14 novembre 2025, il a donné un autre exemple rapporté par le site japonais 4Gamer : le château de l’ennemi se voit dès le départ, pour que le joueur sache où il finira par aller.

Le slime, un griffonnage de Horii

Le monstre le plus connu de la série vient d’un coin de feuille. « J’ai griffonné ce personnage et je l’ai apporté à Toriyama » (« I was doodling the slime-looking character and I took it to Mr. Toriyama »), racontait Horii à MTV Multiplayer en juillet 2010. Toriyama en a tiré la goutte bleue au sourire tranquille.

D’après Torishima, Toriyama aimait les esquisses de Horii parce qu’elles étaient simples, donc faciles à redessiner. Horii, de son côté, dit avoir donné leur nom aux monstres une fois les dessins reçus. Le croquis d’origine du slime n’a jamais été montré officiellement, à notre connaissance.

64 Ko, quinze objets et une ville en moins

Toute l’aventure tient dans 64 Ko, un chiffre que Horii répète depuis des années. À la conférence CEDEC de 2016, il a précisé que les objets avaient dû se limiter à quinze types. Nakamura parle d’une bataille contre la mémoire, qui a fait sauter une ville entière. Selon Horii, le jeu n’a qu’un héros parce que la machine ne permettait pas d’en gérer une équipe.

La version américaine, Dragon Warrior, sort chez Nintendo en 1989. Dans l’entretien de 2009, on apprend que Chunsoft, débordé, a confié son programme à HAL Laboratory pour l’adaptation, et que c’est Satoru Iwata qui l’a reçu.

Des cartes sur papier calque

Le 15 janvier 2016, Horii a publié ses documents de travail sur X. On y voit sa méthode : la carte d’abord, du papier calque par-dessus pour placer les personnages, puis les dialogues écrits à la main. Une ligne parle déjà de la princesse Laura, que le joueur part chercher. Horii s’en excusait presque : « Désolé pour ma vilaine écriture » (「下手な字で、すいません」).

En 1986, rappelait Horii à Busan, la télévision servait à regarder, pas à répondre. Le roi de Dragon Quest prononçait pourtant le nom que l’enfant venait de taper à la manette. Quarante ans plus tard, celui qui lance le remake HD-2D tape toujours son nom devant ce roi, et le premier monstre qu’il croise en sortant du château reste le griffonnage que Horii avait glissé à Toriyama.

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