Actu jeu vidéo03/11/2026

Jeux aidés par le CNC, lâchés à la sortie

Jeux aidés par le CNC en 2022 : seize sont sortis, bien notés sur Steam, et presque personne n'y joue.

On a suivi les vingt jeux aidés par le CNC en 2022 pour savoir s'ils ont trouvé leur public : seize sont sortis, bien notés, mais très peu joués.

Par

Devil

Directeur

Devil, fondateur de SpiritGamer. Zelda et Halo dans le sang depuis toujours, mais sinon je joue à tout, manette en main ou pas. Si un article vous a fait grincer des dents, c'est probablement le mien.

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EN BREF

Ce qu’il faut retenir

Les jeux aidés par le CNC ne sont ni des ratés ni des chasseurs de subventions : l'aide ne couvre que 9,2 % de leur coût. Ce qui leur manque, c'est d'être vus après la sortie, et c'est exactement le travail que se donne le Booster indé.

Notre positionLe CNC finance la création jusqu'à la sortie ; il devrait l'accompagner jusqu'aux joueurs.

Chaque soir depuis le 15 octobre, notre Booster indé met en avant des jeux indépendants qui passent inaperçus. Le 20 octobre 2026, le CNC a publié une étude sur les jeux vidéo qu’il finance avec de l’argent public : ce qu’ils coûtent, qui les paie. Elle ne dit pas si ces jeux ont trouvé leur public. C’est ce qu’on a voulu savoir, en suivant les vingt jeux aidés à la production en 2022, dans les boutiques et les registres officiels. Seize sont sortis, la plupart bien notés sur Steam, et presque personne n’y joue. Ce qui leur a manqué, c’est d’être vus.

Pourquoi regarder 2022

Un jeu aidé à la production met souvent deux ou trois ans à sortir. Sur les sept projets aidés en mars 2022, les cinq qu’on a retrouvés sont sortis entre mai 2023 et janvier 2024 ; ceux de décembre 2022 ont mis jusqu’à avril 2025. Les aides de 2022 sont donc les plus récentes qu’on puisse juger sur pièces.

Elles ont été votées lors de quatre commissions du Fonds d’aide au jeu vidéo, les 29 mars, 28 juin, 19 septembre et 6 décembre, comme le détaille la page de résultats du CNC : 1 593 000 euros pour vingt projets, de 15 000 euros pour Elypse, de Hot Chili Games, à 150 000 euros pour un certain Project Pigeon de Glee-Cheese Studio, devenu Headbangers: Rhythm Royale.

Capture SpiritGamer, site du CNC
Les aides à la production votées le 6 décembre 2022, dont Bosco, Chronique des Silencieux et Histoire d'un roi.

Notre méthode peut être refaite par n’importe qui. On a rattaché chaque projet à une fiche de boutique, en relevant le 3 novembre 2026 la date de sortie, le prix et le compteur d’évaluations Steam, puis cherché chaque société dans l’Annuaire des entreprises de l’État et dans le Bodacc, le bulletin officiel des procédures collectives.

Seize jeux français à rattraper

Voici les jeux qu’on a retrouvés, avec ce qu’ils proposent, leur date de sortie et leur prix Steam hors promotion :

  • TRYP FPV (Undead Battery), un simulateur de course de drones en vue subjective, en accès anticipé depuis le 30 juin 2022, 16,49 euros ;
  • Propagation: Paradise Hotel (Wanadev), une aventure en réalité virtuelle pour s’échapper d’un hôtel, le 4 mai 2023, 19,99 euros ;
  • Elypse (Hot Chili Games), une action-aventure au récit tragique, le 17 mai 2023, 9,99 euros ;
  • Decarnation (Atelier QDB), une aventure horrifique en pixel art, à énigmes, le 31 mai 2023, 14,99 euros ;
  • It’s a Wrap! (Chanko Studios), un jeu de réflexion sur les tournages hollywoodiens des années 1980, le 23 août 2023, 17,49 euros ;
  • How 2 Escape (Breakfirst Games), une évasion à deux en coopération asymétrique, le 31 août 2023, 12,99 euros ;
  • KallaX (Unexpected), du montage de meubles en coopération, joyeusement chaotique, le 18 septembre 2023, 9,75 euros ;
  • Headbangers: Rhythm Royale (Glee-Cheese Studio), un battle royale de rythme à trente joueurs, le 31 octobre 2023, 29,99 euros ;
  • Chronique des Silencieux (Pierre Feuille Studio), une enquête de détective privé dans le Sud des années 1970, le 29 janvier 2024, 19,50 euros ;
  • Baladins (Seed by Seed), une aventure farfelue dans un monde de fantasy, le 15 mai 2024, 24,50 euros ;
  • Noreya: The Gold Project (Dreamirl), un metroidvania, aidé sous le nom Gold Project, le 21 juin 2024, 9,75 euros ;
  • Exogate Initiative (Xeno Bits), la gestion d’un programme d’exploration d’autres planètes, le 28 janvier 2025, 24,99 euros ;
  • MainFrames (Assoupi), un jeu de plateformes dans les fenêtres d’un écran de PC, le 6 mars 2025, 12,99 euros ;
  • Sandwalkers (Goblinz Studio), une expédition au tour par tour façon roguelike, le 8 avril 2025, 19,99 euros ;
  • Gloomy Eyes (Atlas V), une aventure à énigmes avec un petit zombie et une fille humaine, le 12 septembre 2025, 24,99 euros ;
  • Draw Your Game Infinite (Zero One), où vos dessins deviennent des niveaux jouables, sur iPhone et iPad.

Gloomy Eyes a été aidé sous le titre Gloomy Eyes : Love Post-Mortem ; le jeu sorti en 2025 est signé Atlas V avec Fishing Cactus et ARTE France, et la correspondance est très probable, sans confirmation écrite. TRYP FPV est entré en accès anticipé deux jours après la commission du 28 juin 2022 qui l’a aidé, et il y est toujours.

Quatre projets, enfin, ne correspondent à aucun jeu publié qu’on ait pu trouver : Bosco de Motion Twin (100 000 euros), Histoire d’un roi de Red Corner (45 000 euros), Sun Royale de Kalank (80 000 euros) et Project Forgotten de Dotemu (140 000 euros). Ce sont très probablement des noms de code, et rien ne permet de dire sur pièces s’ils sont sortis sous un autre titre ou ont été abandonnés.

Sur le fond, les jeux sortis ne sont pas des ratés : la plupart ont une majorité d’avis positifs sur Steam, souvent autour de 80 %, jusqu’à 88 % pour MainFrames.

Des jeux faits pour toucher une aide ? Les chiffres disent non

On pourrait imaginer des studios qui montent des petits projets pour encaisser une subvention. L’étude du CNC dit l’inverse. Sur les projets aidés en production, l’aide couvre en moyenne 9,2 % du coût, soit 88 600 euros sur un budget moyen de 962 700 euros. Les studios apportent eux-mêmes 66,6 % du financement, les partenaires privés 19,3 %.

Capture SpiritGamer, site du CNC
Les chiffres de l'étude du CNC publiée le 20 octobre 2026.

Autrement dit, pour un euro donné par le CNC, le studio en met sept de sa poche. Personne ne fabrique un jeu à près d’un million d’euros pour toucher 88 600 euros. Ces studios parient leur propre argent, et l’aide sert de coup de pouce.

Bien notés, peu joués

Le CNC ne publie pas les ventes des jeux qu’il soutient, et les studios non plus. Le seul indice public, c’est le nombre d’évaluations sur Steam : pas un chiffre de ventes, mais un ordre de grandeur. Sur les quinze jeux présents sur la boutique, il va de 27 évaluations pour Chronique des Silencieux à 1 008 pour Decarnation. La moitié reste sous les 320, et seuls Decarnation et Headbangers approchent ou dépassent le millier.

Certains sont des jeux de niche assumés, comme Propagation en réalité virtuelle ou TRYP FPV. Mais la plupart des autres ne visent pas une niche particulière, et restent eux aussi sous quelques centaines d’avis. Le problème commun, c’est la visibilité.

Image : Atelier QDB / Shiro Unlimited
Decarnation, aidé à hauteur de 55 000 euros en mars 2022 et sorti le 31 mai 2023.

Après la sortie, plus personne

En 2022, le Fonds d’aide au jeu vidéo comptait quatre aides : l’écriture, la préproduction, la production et les manifestations. Aucune ne porte sur la promotion d’un jeu déjà sorti. Selon la même étude, les éditeurs, ceux qui paient d’habitude le marketing, arrivent surtout en fin de parcours : 19,3 % du financement des projets en production, contre 72,4 % pour les jeux plus gros agréés au crédit d’impôt. Le jour du lancement, un petit studio se retrouve donc souvent seul face aux milliers de jeux qui sortent chaque année sur Steam.

Pour deux des studios aidés, la suite s’est jouée au tribunal de commerce. Seed by Seed, le studio d’Angoulême derrière Baladins, a été placé en redressement judiciaire le 16 octobre 2025 ; un plan de redressement sur dix ans a été arrêté le 10 avril 2026, d’après les annonces publiées pour la société, et le studio continue. Pierre Feuille Studio, à Bordeaux, n’a pas eu cette chance : liquidation judiciaire prononcée le 19 novembre 2024, dix mois après la sortie de Chronique des Silencieux, puis clôture pour insuffisance d’actif le 7 avril 2025, selon ses annonces légales. Rien ne relie directement ces difficultés à l’aide du CNC. Les autres sociétés qu’on a pu identifier avec certitude sont actives, sans procédure collective publiée au Bodacc.

Un projet financé à moitié

C’est là, pour nous, que le système est mal fait. On ne peut pas donner de l’argent public pour créer un jeu, puis le laisser seul le jour où il doit se faire connaître : c’est investir dans un projet sans l’aider à aller au bout. Si l’État décide qu’un jeu mérite d’exister, il devrait aussi l’aider à rencontrer ses joueurs.

Le CNC pourra répondre que l’argent n’est pas perdu : d’après son étude, 91,4 % du coût des projets aidés en production est dépensé en France, en salaires et en studios. C’est vrai pour l’économie. Pour le jeu, en revanche, c’est de l’argent jeté par les fenêtres : on a cru au projet, on l’a aidé à naître, puis on l’a laissé seul au moment où tout se joue. Un jeu que personne ne voit reste un projet arrêté au milieu du chemin.

Un jeu qui trouve ses joueurs rapporte bien plus que l’aide reçue : de la TVA sur chaque vente, des impôts, des emplois maintenus, et un peu de notoriété pour le jeu vidéo français. Le CNC connaît ce raisonnement, puisqu’il l’applique déjà au cinéma. Son aide sélective à la distribution soutient la sortie en salles de films « dont la diffusion présente de particulières difficultés », pour « favoriser la diversité de films de qualité ». C’est exactement le problème des jeux de cette enquête. Le fonds jeu vidéo, lui, n’a rien d’équivalent.

Capture SpiritGamer, site du CNC
Au cinéma, le CNC aide aussi la distribution des films difficiles à diffuser.

Aider un jeu à se faire connaître ne voudrait pas dire payer de la publicité à Steam ou à Meta. Des démos mises en avant, une place sur les salons, des partenariats avec les médias suffiraient à mettre ces jeux devant ceux qui pourraient les aimer.

Ce que finance le CNC en 2026

Les deux commissions publiées cette année, le 30 mars et le 29 juin 2026, ont accordé 1 210 000 euros d’aide à la production à neuf projets :

  • Troupe (Atelier 801), 240 000 euros ;
  • Infamous Keepers (Goblinz Studio), 200 000 euros ;
  • Chronographer (SciFunGames), 150 000 euros ;
  • Nebulae (Northern Lights Entertainment), 140 000 euros ;
  • Acornia (Splashteam Games), 100 000 euros ;
  • Cuttlefish (Big Time Labs), 100 000 euros ;
  • Micromega (Coven), 100 000 euros ;
  • Tokotoko Islands (Kalank), 100 000 euros ;
  • Cartefact (Sillage Games), 80 000 euros.

Les montants ont grimpé : environ 134 000 euros par projet en moyenne, contre 80 000 en 2022. Deux studios de la liste de 2022 reviennent : Goblinz Studio, après Sandwalkers, et Kalank. Au rythme constaté pour 2022, la plupart sortiront vers 2028 ou 2029, au même endroit que leurs aînés : sur une boutique où personne ne les attend.

Le CNC a bien lancé en 2026 un appel à projets pour les contenus additionnels, ouvert jusqu’au 14 décembre, pour aider les studios après la sortie. Il est réservé aux jeux qui ont déjà dépassé 100 000 ventes. Avec quelques centaines d’évaluations sur Steam pour la plupart, les jeux de cette enquête en sont très probablement loin. L’aide d’après la sortie existe bien, mais seulement pour ceux qui ont déjà trouvé leurs joueurs.

Capture SpiritGamer, site du CNC
L'appel à projets pour les contenus additionnels, réservé aux jeux qui ont passé 100 000 ventes.

Pour les autres, il reste la presse, et c’est là qu’on a notre part. Les neuf jeux aidés en 2026, on va les suivre jusqu’à leur sortie, et chacun aura sa place chez nous le jour où il arrivera.

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À vousLe Booster indé paraît chaque soir de semaine à 19 h. L'appel à projets du CNC pour les contenus additionnels est ouvert jusqu'au 14 décembre.
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