Ciné & Animation24/09/2026

Her Private Hell : Refn laisse le spectateur à la porte

Her Private Hell : chaque plan est un fond d'écran, le récit reste hors de portée

Dix ans après The Neon Demon, Nicolas Winding Refn signe un cauchemar de néons superbe et très personnel, qui demande de ressentir sans donner les clés.

Par

Devil

Directeur

Devil, fondateur de SpiritGamer. Zelda et Halo dans le sang depuis toujours, mais sinon je joue à tout, manette en main ou pas. Si un article vous a fait grincer des dents, c'est probablement le mien.

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À savoir
TypeFilm
ŒuvreHer Private Hell
Studio / diffuseurThe Jokers Films
Sortie / diffusion23 septembre 2026
Où voirAu cinéma
Bande-annonceVoir la vidéo
EN BREF

Ce qu’il faut retenir

Ça se tente. Refn revient avec un cauchemar de néons qui mêle SF, horreur et giallo, et qui mise tout sur l'ambiance et presque rien sur l'histoire. Visuellement, peu de films récents lui ressemblent, et Sophie Thatcher y trouve un vrai rôle.

Le prix à payer : 1 h 50 très lentes, un récit qu'on ne suit pas vraiment et un regard sur les femmes qui peut gêner. Pour ceux qui aiment se perdre dans une ambiance, pas pour ceux qui attendent un nouveau Drive.

Notre positionUn cinéma sans compromis, superbe et souvent fermé à double tour

Si vous allez voir Her Private Hell en espérant un nouveau Drive, autant être prévenu tout de suite : mauvaise idée. Nicolas Winding Refn revient au cinéma dix ans après The Neon Demon, et personne ne pourra lui reprocher d’avoir choisi la facilité. Ni l’accessibilité, d’ailleurs.

La bande-annonce officielle de Her Private Hell

Une ville, une brume, et c’est tout

Le point de départ tient en quelques lignes. Une métropole futuriste. Une brume étrange qui engloutit la ville, avec quelque chose de dangereux caché dedans. Elle, jouée par Sophie Thatcher, cherche son père. En parallèle, un soldat américain, joué par Charles Melton, cherche sa fille. On s’arrête là : le film devient vite beaucoup plus étrange, et moins on sait où il va, mieux c’est.

Surtout, il ne faut pas le vendre comme un film de science-fiction classique, ni comme un film d’horreur classique. C’est un mélange bizarre de SF, d’horreur, de mélodrame, de giallo, et parfois presque de rêve éveillé. Refn s’intéresse beaucoup moins à raconter clairement son histoire qu’à installer une ambiance. Il faut l’accepter dès les premières minutes. Sinon, 1 h 50, ça peut être très, très long.

Des plans à mettre en fond d’écran

Néons rouges, bleus, roses, violets. D’immenses espaces presque vides, de la fumée, des silhouettes, des personnages parfois transformés en éléments du décor. On reconnaît Refn au premier plan. On peut reprocher énormément de choses au film, mais pas de ressembler à ce qui sort en ce moment. Certains plans, on les mettrait volontiers en fond d’écran.

Le problème, c’est que par moments le film le sait beaucoup trop bien. On a parfois envie de lui dire : d’accord Nicolas, ce plan est magnifique, maintenant raconte-moi quelque chose.

Le futur, lui, ne cherche pas à être crédible, et c’est tant mieux. On n’est pas dans Blade Runner, où tout est fait pour vous convaincre que la ville existe. Ici, tout ressemble à un décor mental : un hôtel immense, des couloirs, des lumières, des endroits qui semblent sortis d’un rêve. Ça nourrit le côté cauchemar. Et ça confirme que le scénario passe au second plan.

Hypnotique ou interminable, selon qui regarde

Le film est lent. Très lent. Les personnages parlent lentement, les plans durent, les silences durent, les gens se regardent, la caméra attend. Quand l’ambiance prend, c’est hypnotique. Quand elle ne prend pas, ça devient interminable.

Ce serait trop simple d’écrire « scénario incompréhensible, donc mauvais film ». Refn ne raconte pas son histoire comme un thriller : il travaille le rêve, les symboles, les souvenirs, les fantasmes. La vraie question est ailleurs. Jusqu’où accepte-t-on qu’un réalisateur nous demande de ressentir quelque chose sans nous donner toutes les clés ? Certains vont entrer dans le délire et se laisser porter par les images et la musique. D’autres vont passer 1 h 50 à se demander ce qu’on essaie de leur raconter. Les deux réactions se comprennent.

Côté violence, le film n’est pas une escalade gore, et c’est une bonne surprise. L’ambiance dérange souvent plus que ce qui est vraiment montré. Refn préfère installer une menace plutôt que balancer quelque chose toutes les cinq minutes, et la brume fonctionne justement parce qu’on ne sait pas exactement ce qu’il y a dedans.

Sophie Thatcher tient tête à la mise en scène

Le vrai intérêt du film, c’est elle. Sophie Thatcher arrive à exister dans un film qui pourrait facilement avaler ses acteurs. Heretic et Companion avaient déjà montré qu’elle savait porter des films à part. Ici, elle peut rester presque immobile et attirer quand même tous les regards. Charles Melton fonctionne aussi, mais on n’en dira pas plus sur son personnage : ce serait déjà raconter le film.

La musique de Pino Donaggio, le compositeur de Carrie et de Pulsions chez Brian De Palma, prend énormément de place, et elle ne fait rien pour être discrète. Par moments, le film fonctionne presque comme un opéra horrifique : l’image, la musique et des mouvements très lents comptent plus que les dialogues, le scénario ou l’action.

Le regard sur les femmes, impossible à ignorer

Il y a clairement du giallo dans Her Private Hell : couleurs artificielles, violence, érotisme, personnages presque irréels, excès assumé à tous les étages. Mais la manière dont le film regarde les femmes peut gêner. Elles sont très sexualisées, parfois réduites à des objets esthétiques. On le signale non pas pour décider à la place du spectateur si c’est acceptable, mais parce que c’est tellement présent qu’on ne peut pas faire comme si ça n’existait pas.

Et ça rejoint un problème plus général chez Refn. Par moments, on ne sait plus si on regarde un film qui utilise l’artifice pour raconter quelque chose, ou juste Nicolas Winding Refn qui adore filmer du Nicolas Winding Refn. C’est parfois brillant, parfois incroyablement prétentieux, et les deux sont vrais en même temps.

Un film revenu de loin

Il faut savoir d’où vient ce film. Lors d’une opération du cœur, Refn a été cliniquement mort pendant 25 minutes avant d’être réanimé, comme il l’a raconté au site israélien Ynet, et il relie lui-même Her Private Hell à cette expérience. Une fois qu’on le sait, le film prend une autre couleur. Il parle de mort, de disparition, de personnes qu’on cherche, d’enfer, de retour, de mémoire, et de gens coincés quelque part entre plusieurs réalités.

Derrière le délire visuel, il y a donc quelque chose de très personnel. Mais personnel ne veut pas dire réussi, et c’est exactement le problème du film.

Her Private Hell : on y va ou on passe ?

On y va si on aime les films d’ambiance, qu’on accepte de ne pas tout comprendre et qu’on a envie de voir un cinéma qui ne ressemble à rien d’autre. On passe si on attend une histoire claire, un film de SF ou d’horreur classique, ou un nouveau Drive.

Et un conseil : ne regardez aucune explication de la fin avant d’y aller. Même sans tout comprendre, une partie du plaisir vient justement d’essayer de reconstruire ce qu’on vient de voir.

Entre faire un film personnel et faire un film tellement privé que le spectateur reste à la porte, la frontière est très fine. Her Private Hell passe son temps à marcher dessus.

Le prix d’une place de cinéma, pour un film qui divisera jusque dans la rangée. À réserver à ceux qui aiment se perdre dans une ambiance, pas à ceux qui veulent suivre une histoire.

À vousFaut-il avoir aimé Drive pour y aller ? Pas du tout, c'est même un piège. Il faut surtout accepter de sortir sans tout comprendre.