Le monde du jeu vidéo est-il entré dans une toute nouvelle ère ? Sommes nous face au début d’une folie des rachats de la part des géants du numérique ? Ce sont des question que nous sommes en droit de nous poser suite à la somme d’argent colossale que Microsoft a mis sur la table pour s’approprier l’éditeur Activision. Avec Netflix qui s’est récemment lancé dans l’industrie du jeu video en ouvrant une section Gaming, il ne serait pas surprenant de voir de nouveaux mouvements majeurs s’opérer. Playstation pourrait être à l’initiative d’un rachat, de même que des acteurs autres tels que Disney, Apple ou Meta qui pourraient avoir envie de se payer une part du gateau. N’oublions pas que le jeu vidéo est dorénavant le secteur culturel qui rapporte le plus d’argent, bien au delà du cinéma. En effet, la domination du jeu vidéo s’est encore plus amplifiée l’année dernière, ce marché ayant profité d’un bond de plus de 20 % de son chiffre d’affaires à près de 175 milliards de dollars, là où, à l’inverse, l’industrie du cinéma a subi un effondrement historique de plus de 70 % de ses revenus, crise de la COVID-19 oblige.
Une telle décision consisterait en un retour en arrière pour certaines grosses entreprises. Rappelez vous que, en 2016, Disney avait fait sensation en mettant un terme à son activité d’éditeur de jeux vidéo, préférant mettre ses licences à disposition d’éditeurs bien implantés dans le secteur. Il était ainsi possible, pour n’importe qui prêt à mettre le prix, de faire un jeu dans l’univers Marvel, Star Wars, Pixar ou Disney Animation. Bob Iger, le président du groupe Disney à l’epoque, avait déclaré que son entreprise avait montré un gros savoir faire pour tout ce qui touchait au cinéma, parcs à thèmes et jouets pour enfants, mais qu’elle n’avait jamais réellement su montrer de compétences pour l’édition de jeux vidéo. Il lui semblait naturel de se mettre en retrait pour laisser faire les gens compétents en échange d’une rentrée d’argent. D’autres géants du cinéma avait opéré le même mouvement, notamment NBCUniversal qui avait fermé son studio de développement en 2019.
De nombreux analystes de Wall Street commencent à se demander si le fait que le secteur du jeu vidéo soit le leader du secteur culturel, couplé à l’émergence des systèmes de Services tels que le Game Pass, pourrait inciter d’importantes entreprises, liées à Hollywood ou non, à revenir de plain-pied dans l’industrie ou à tenter une première incursion en force. Ce début d’année 2022 est marqué par deux rachats massifs dans le secteur du jeu vidéo. Le premier était le rachat par Take Two Interactive de l’éditeur de jeu mobile Zynga, pour une somme record de 12,7 milliards de dollars. Record qui fut rapidement balayé par Microsoft avec le rachat d’Activision/Blizzard/King pour une somme astronomique de 68,7 milliards de dollars. Ces deux rachats ont fait grand bruit au niveau mondial, et le mouvement de Microsoft les fait maintenant apparaitre comme un titan ayant la main sur des licences fortement lucratives telles que Call of Duty, World of Warcraft et Candy Crush. Cela crée donc l’inquiétude chez de nombreux entrepreneurs de voir Microsoft s’accaparer la majeure partie du secteur, et donc des revenus générés.
En gardant en mémoire que, l’an dernier, Microsoft avait aussi réussi à acheter l’éditeur Zenimax pour un peu plus de 7 milliards de dollars, l’entreprise américaine apparait de plus en plus comme un candidat sérieux pour s’approprier le titre de Netflix du jeu vidéo, tant elle possède de nombreuses licences prestigieuses et lucratives en accès libre sur le Game Pass. À l’heure actuelle, le seul opposant vraiment à la hauteur en terme de portefeuille est le géant chinois Tencent, possédant le portail de jeu en ligne WeGame. Playstation, l’autre acteur majeur du jeu vidéo, devrait bientôt emboiter le pas de Microsoft dans cette lutte des Services de jeux vidéo, après avoir réfuté cette possibilité pendant de nombreux mois. L’entreprise japonaise devrait lancer son abonnement cette année. Avec Netflix qui se rajoute à l’équation, il ne va pas falloir trop tarder pour les autres entreprises, au risque de se retrouver face à un marché saturé.
L’un des dirigeants de Netflix, Greg Peters, à notamment déclaré le 20 janvier 2022 que son groupe était totalement concentré sur l’exploitation de leurs licences populaires pour en faire des jeux vidéo à succès. Il évoquait notamment le potentiel de Stranger Things pour en faire un fer de lance de sa section jeux vidéo. Il a également précisé que son entreprise était parfaitement disposée à faire l’acquisition de licences majeures qui inciteraient facilement le grand public à utiliser son catalogue gaming. Il est notamment apparu emballé par l’excitation générée par les rachats récents et la tournure du jeu vidéo.
Dans une certaine mesure, ce qui se passe actuelle valide la thèse de base que nous avons, selon laquelle l’abonnement est un excellent modèle pour se connecter aux consommateurs du monde entier avec des expériences culturelles et ludiques de haut niveau.
Le nom de Sony est beaucoup revenu ses derniers jours lors de discussions sur de potentielles fusions et acquisitions, étant donné que son activité de jeux vidéo génère plus de 3 milliards de bénéfices par an, soit bien bien plus que sa branche cinéma qui peine à se hisser à 762 millions de bénéfices annuel. La perte pour Sony de 20 milliards de valeurs en bourse aurait éveillé l’appétit de certains géants qui pourraient venir frapper à la porte de Sony pour une absorption de Playstation. La marque étant le leader incontesté du marché, cela représenterait un ticket d’entrée en or, offrant plus de facilités qu’en débarquant avec une toute nouvelle console inconnue de tous. Toutefois, l’annonce de Phil Spencer quant au désir de Microsoft d’honorer les contrats d’Activision avec Sony, ainsi que leur volonté de garder la licence Call of Duty sur Playstation, ont permis à la valeur boursière de Sony de remonter sensiblement, envoyant ainsi le message que le constructeur japonais était loin d’être à l’agonie. La seule inconnue réside dans la sortie des futurs Call of Duty une fois que tous les contrats liant Playstation et Activision auront été remplis. L’analyste de Wedbush, Michael Pachter, a fait valoir dans une note du 18 janvier qu’il était probable que les régulateurs du marché restreignent les décisions possibles et exigent que Microsoft continue d’offrir des jeux Activision/Blizzard à Sony sous sensiblement les mêmes conditions offertes dans le passé.
Toutefois, d’autres analystes s’inquiètent du futur et se demandent si il y a vraiment d’autres alternatives que de voir, à terme, la licence Call of Duty devenir exclusive à l’écosystème Microsoft. Il ne serait d’ailleurs pas insensé de voir la branche Xbox forcer la possibilité d’installer l’application Game Pass sur les machines Playstation si le constructeur japonais souhaite continuer de jouir de la présence de la prestigieuse licence sur ses consoles. La réponse de Sony à tout ce qui se passe actuellement sera à surveiller de très près, l’entreprise japonaise ayant une marge de manoeuvre financière bien plus limitée que Microsoft. Bien que l’alliance entre Activision et Microsoft augmente considérablement la menace que représente l’entreprise américaine pour Sony, il faut rappeler que le catalogue de propriétés intellectuelles de la branche Playstation est conséquent, regorgeant de grands noms aimés du grand public. Nous pensons notamment à la licence God of War ou à Spider-Man qui sont de véritables mastodontes.
Les autres géants de la technologie sont également au centre des préoccupations et pourraient constituer de nouveaux acheteurs potentiels. Il n’est pas déraisonnable d’affirmer que les éditeurs de jeux vidéo sont des candidats plus qu’attrayants pour des acquisitions pour les grandes entreprises ayant la même surface financière que Microsoft. De nombreuses rumeurs laissent penser qu’Apple aimerait se lancer pleinement dans le secteur avec sa propre console. L’achat d’un gros éditeur pourrait constituer une entrée fracassante et compenserait l’absence de licences populaires, ou le manque de compétences pour produire du contenu vidéoludique. Apple n’a, pour le moment, pas réussi à se démarquer avec son service Apple Arcade qui n’a accouché d’aucune création majeure susceptible de lui servir de mascotte pour crée une fidélisation d’acheteurs potentiels.
Un gros rachat d’un éditeur par Sony pourrait constituer une réponse suffisante à même de décourager de nouveaux acteurs de tenter une incursion dans le secteur qui lui rapporte le plus d’argent chaque année. Toutefois, les transactions récentes ont fait grimper la valeur marchande de plusieurs cibles, telles qu’Electronic Arts et Take Two Interactive, les plaçant hors de portée des capacités financière du constructeur japonais. D’autres éditeurs majeurs japonais, tels que Konami ou Capcom, avec des valeurs inférieurs à 10 milliards d’euros, pourraient cependant représenter des cibles accessibles et prestigieuses. De plus, selon certaines rumeurs, EA pourrait l’être une des cibles de Disney. Bob Chapek, l’actuel président-directeur général de la Walt Disney Company, pourrait considérer un rachat de l’éditeur américain afin de sortir de l’ombre de son prédécesseur. L’augmentation des partenariats avec EA autour de la licence Star Wars augmente la probabilité d’une telle hypothèse. Disney étant propriétaire du groupe ESPN, une acquisition d’EA pourrait créer de nombreuses opportunités uniques, comme un véritable métaverse sportif. Alors qu’un tel accord révolutionnaire marquerait un changement de stratégie pour l’entreprise, plusieurs analystes affirment qu’il s’agit d’une question plus vaste : « Disney veut-il être un ancien ou un nouveau média ?». Le jeu vidéo apparaissant comme l’avenir de l’industrie culturelle, nous ne sommes pas au bout de nos surprises.
Nintendo est, pour le moment, le seul acteur du monde du jeu vidéo qui semble pouvoir se tenir à l’écart de toutes les inquiétudes liées à cette potentielle folie des rachats. Le constructeur japonais a développé sa propre stratégie au fil des années, n’hésitant pas à abandonner la guerre frontale avec Microsoft et Sony en 2006. Nintendo délaissait ainsi la course à la puissance technologique pour se focaliser sur le développement de nouvelles façons de jouer, en mettant toujours l’expérience de jeu comme l’argument majeur de ses productions. Avec le succès de la Nintendo Switch, fusionnant le concept de console de salon et de console portable, Nintendo est désormais le leader d’un marché sur lequel plus personne n’osera venir les concurrencer. Le secret de ce succès réside en partie dans le génie du concept de leur dernière console, mais surtout dans le prestige de leurs nombreuses propriétés intellectuelles. Nintendo a mis un point d’honneur à faire rayonner au niveau mondial ses licences maisons afin de ne pas être dépendant de productions développées par des studios tiers. Si nous prenons le classement des trente franchises de pop culture les plus rentables, Nintendo arrive à placer deux de ses propriétés dans le top dix. Mario se retrouve ainsi à la neuvième place en générant 36 milliards de dollars de recette. La première place étant occupée par Pokémon, avec 90 milliards de dollars. Dans le détail, la franchise phare de Nintendo a généré 64,1 milliards de dollars en produits dérivés, 17,1 milliards en jeux vidéo, 10,8 milliards en cartes à jouer, 1,7 milliards en films et 1,4 milliards en mangas. Du coté des ventes de jeux, on constate que chaque exclusivité Switch est un carton, dépassant régulièrement les 10 millions de ventes sans que les prix ne diminuent. L’exemple le plus fameux étant Animal Crossing qui a écoulé environs 40 millions de copie vendues à 60 euros. Tous ces chiffres permettent à Nintendo de dormir sur ses deux oreilles et de ne pas se sentir inquiété par l’appétit gargantuesque de Microsoft et d’autres géants endormis.
