Ce qu’il faut retenir
Huit émissions ont structuré l’enfance télévisée française entre 1975 et 2002 : Les Visiteurs du mercredi, Récré A2, Il était une fois... l’Homme, Ça Cartoon, Youpi ! L’école est finie, Le Club Dorothée, M6 Kid et Les Minikeums. Leur point commun : une bagarre d’audience permanente entre cinq chaînes, qui a importé en masse les dessins animés japonais et américains.
Pendant vingt-cinq ans, savoir ce qu’un enfant français regardait après l’école revenait à savoir sur quelle chaîne ses parents s’étaient arrêtés. Le mercredi après-midi et la sortie des classes sont devenus, entre 1975 et le début des années 2000, le terrain d’une bagarre commerciale que personne n’appelait comme ça à l’époque. Cinq chaînes s’y sont affrontées avec des armes différentes, du Club Dorothée aux Minikeums : l’une achetait des dessins animés japonais au kilo, l’autre misait sur le patrimoine hollywoodien, une troisième pariait sur des marionnettes en latex.
Aucune ne cherchait à éduquer qui que ce soit. Elles cherchaient une case horaire et un budget d’acquisition tenable. Ce qu’elles ont construit au passage, personne ne l’avait prévu.
Les Visiteurs du mercredi (TF1, 1975-1982)
Tout commence ici. Le 8 janvier 1975, Christophe Izard lance sur TF1 une émission tournée en direct pendant près de quatre heures et demie d’affilée, animée notamment par Patrick Sabatier. Le programme mêle sketchs, marionnettes (Sibor et Bora) et une « parade des dessins animés » dominée d’abord par les productions américaines Hanna-Barbera. À partir de 1981, l’émission accueille Capitaine Flam, feuilleton de science-fiction en quatre épisodes par aventure, dont le classicisme et l’absence de violence lui éviteront les polémiques réservées à d’autres séries de la même époque. Mais la concurrence d’Antenne 2 grignote son public année après année, jusqu’à l’arrêt en 1982.
Récré A2 (Antenne 2, 1978-1988)
Lancée le 3 juillet 1978, Récré A2 porte le coup fatal à sa rivale de TF1 en misant sur un choix simple : diffuser les tout premiers dessins animés japonais jamais montrés en France. Goldorak, puis Candy et Albator, deviennent des phénomènes de cour de récré que Les Visiteurs du mercredi ne peuvent pas concurrencer. C’est ici que Dorothée construit sa notoriété, entourée du dessinateur Cabu, puis d’Ariane à partir de 1982. En 1985, l’émission obtient même une case le mercredi matin, une première pour un programme jeunesse français diffusé en direct à cet horaire.
Il était une fois… l’Homme (FR3, 1978)
À part dans le paysage jeunesse français de l’époque : un dessin animé pensé uniquement pour enseigner, sans animateur ni plateau. Albert Barillé y raconte l’histoire de l’humanité à travers les aventures d’une même famille de personnages, Maestro en tête, traversant les grandes périodes historiques. Le succès dépasse largement les frontières françaises : sept séries signées Barillé (l’Homme, l’Espace, la Vie, les Amériques, les Découvreurs, les Explorateurs, la Terre), et pour la seule Vie une diffusion dans 120 pays. Un rayonnement international qu’aucune autre émission jeunesse française de la période n’atteindra.
Ça Cartoon (Canal+, 1986-2009)
Pendant que TF1 et Antenne 2 se disputent les dessins animés japonais, Canal+ prend le contre-pied total dès le 16 février 1986. Philippe Dana y présente, dans le décor d’une salle de cinéma obscure façon Dernière Séance, une sélection de courts-métrages hollywoodiens des années 1940-1950 : Bugs Bunny, Daffy Duck, Tom et Jerry, Woody Woodpecker. Dominique Farrugia, alors inconnu, y fait même ses débuts télévisés dans le rôle muet d’un projectionniste.
Le concept tient vingt-trois ans, jusqu’à une dernière diffusion le 29 mars 2009, un record de longévité pour une émission jeunesse française, récompensé quatre fois du 7 d’Or de la meilleure émission jeunesse (1989, 1994, 1995, 2003). Là où AB Productions mise sur le volume et le prix cassé des séries japonaises, Canal+ construit sa fidélité sur un patrimoine d’animation déjà installé depuis quarante ans aux États-Unis.
Youpi ! L’école est finie (La Cinq, 1987)
La Cinq débarque dans le paysage audiovisuel français en 1986, lancée dans le sillage de Silvio Berlusconi avant que Robert Hersant n’en prenne le contrôle l’année suivante, et ouvre sa propre offensive jeunesse dès le 2 mars 1987. Contrairement au rendez-vous hebdomadaire du mercredi qui structure ses concurrents, Youpi s’installe en quotidienne, du lundi au samedi de 17h à 18h, juste après la sortie des classes, avec en renfort une version matinale et une déclinaison estivale, Youpi les vacances !. Le catalogue mêle séries occidentales (Les Schtroumpfs, Princesse Sarah) et productions maison, sans jamais atteindre l’audience du Club Dorothée. La Cinq disparaît en 1992, jamais parvenue à rentabiliser son modèle, emportant Youpi avec elle.
Le Club Dorothée (TF1, 1987-1997)
Après la privatisation de TF1 en 1987, Dorothée obtient sa propre émission, et un volume horaire qui grimpera jusqu’à près d’une trentaine d’heures par semaine. Le Club Dorothée devient vite un modèle économique avant d’être un modèle éditorial : AB Productions, qui produit l’émission, détient les droits d’un stock massif de dessins animés japonais achetés à bas coût, Dragon Ball Z, Les Chevaliers du Zodiaque, Nicky Larson, Ken le Survivant. Une mécanique qui pousse à acheter toujours plus large et toujours moins cher.
Le CSA intervient une première fois en avril 1990, non pas pour la violence mais pour un svastika porté par un personnage de Muscleman ; la sanction visant des scènes de sadisme dans Dragon Ball Z et Superboy, elle, tombe en 1991. Ségolène Royal avait pris les devants dès 1989 avec Le Ras-le-bol des bébés zappeurs. L’émission tient malgré tout dix saisons, jusqu’à la fin de l’été 1997.
M6 Kid (M6, depuis 1992)
Quand La Cinq dépose le bilan en 1992, M6 ne se contente pas de racheter des dessins animés, elle récupère aussi l’homme qui les choisissait : Xavier Couture, responsable des programmes jeunesse de La Cinq jusqu’à sa fermeture, prend en main M6 Kid dès son lancement le 31 août 1992. La chaîne diffuse d’abord des coproductions initiées par La Cinq et jamais vraiment exploitées, comme Bucky O’Hare, avant de récupérer une partie du catalogue Berlusconi que La Cinq aurait dû diffuser si elle avait survécu.
L’émission tient plus longtemps que tous ses concurrents directs, portée par une succession d’animatrices qui en fait une madeleine de Proust par tranche d’âge : Caroline Avon (1993-1996), puis Nathalie Vincent (1996-2001) et Karine Lima (2001-2004). Depuis 2008, elle continue sans présentateur dédié, réduite à un simple habillage entre les programmes.
Les Minikeums (France 3, 1993-2002)
Plutôt que d’imiter frontalement le Club Dorothée, France 3 riposte avec un concept détourné des Guignols de l’Info : des marionnettes en latex caricaturant des célébrités devenues enfants. Coco pour Antoine de Caunes, Jojo pour Johnny Hallyday, Vaness pour Vanessa Paradis. Le concept est d’Arnold Boiseau et Patrice Levallois, les marionnettes sont l’œuvre d’Alain Duverne. Elles assurent d’abord la transition entre les dessins animés avant de devenir des stars à part entière, avec leurs propres tubes (Ma Mélissa, disque d’or en 1997) et leurs parodies de films dès 1996.
Plus de 4 000 émissions diffusées en neuf ans, jusqu’à la fin, tombée le 1er avril 2002, qu’une partie du public prendra d’abord pour un poisson d’avril. La mort avait pourtant été lente : dès septembre 2000, les marionnettes avaient été réduites au rôle de présentatrices de dessins animés.
Ces huit émissions, en se livrant une guerre d’audience permanente sur cinq chaînes différentes, ont fini par installer chez plusieurs générations de Français un goût pour des licences japonaises et américaines qui pèsent encore aujourd’hui dans le jeu vidéo, du dernier Dragon Ball au moindre remake de licence 80s.
