Ce qu’il faut retenir
Lofi Girl est née d'un joueur qui cherchait de la musique pour ses parties de World of Warcraft. Dim explique pourquoi Jade ne parle jamais et comment sa disparition du 16 septembre a servi à lancer Lofi House. Berkhan B. raconte le choix de la house, venu des racines électroniques des artistes du label, et la façon dont Lofi Records suit plus de 500 artistes.
Dim, le fondateur de Lofi Girl, et Berkhan B., label manager de Lofi Records, ont répondu par écrit à nos questions sur Lofi House, la nouvelle radio 24/7 lancée par la chaîne le 17 septembre 2026. On leur a écrit parce que l’histoire commence chez les joueurs : en 2015, Dim cherchait de la musique à écouter pendant ses parties de World of Warcraft. Onze ans plus tard, la chaîne revendique 15,8 millions d’abonnés sur YouTube et fait tourner un label, un studio d’animation et une branche jeu vidéo.
Le lancement de Lofi House a pris la forme d’un petit feuilleton. Le 16 septembre, Jade, la jeune fille qui révise à sa fenêtre depuis des années, a disparu de la radio. Un second direct affichait un compte à rebours et s’approchait lentement de la façade d’une école. À zéro, on a découvert Julien Maison, professeur de biologie le jour et DJ le soir, qui rentre chez lui et pose un vinyle sur sa platine. Derrière, une compilation de 19 artistes du label, sortie sur les plateformes de streaming et en vinyle.
Dim revient sur l’histoire de la chaîne et sur ce personnage qui ne dit jamais un mot, Berkhan B. sur la musique. Leurs réponses sont publiées en entier, à quelques coquilles près.
Une chaîne née pendant des parties de World of Warcraft
SpiritGamer
En 2015, vous lancez une chaîne pour écouter du hip-hop instrumental pendant vos sessions de jeu vidéo. Quels jeux tournaient à l’époque, et pourquoi en faire une chaîne plutôt qu’une simple playlist ?
Dim
À l’époque, je jouais notamment à World of Warcraft, auquel je joue encore de temps en temps aujourd’hui. J’aimais énormément chercher des morceaux, découvrir des sons underground. J’étais abonné depuis plusieurs années à des chaînes de découverte musicale comme Majestic Casual ou MrSuicideSheep, qui partageaient beaucoup de musique électronique, avec des styles assez variés.
Créer une chaîne, c’était une façon de prolonger cette envie de découverte et de partager les morceaux qui me plaisaient. Je n’ai jamais produit de musique moi-même, mon point de départ, c’était vraiment le plaisir d’en trouver et d’en faire découvrir.
SpiritGamer
Le passage au livestream 24/7 en 2017 change tout : la chaîne passe de 100 000 à plus d’un million d’abonnés en six mois. Qu’avez-vous compris à ce moment-là, et qu’est-ce qui vous a surpris ?
Dim
Ce qui est intéressant, c’est que l’aspect communautaire existait déjà avant le direct. Dans les commentaires des vidéos, je voyais des gens s’encourager, s’entraider et échanger avec beaucoup de bienveillance. Le livestream a amplifié tout ça, parce qu’ils pouvaient désormais se parler en temps réel.
Ce n’était plus seulement une succession de morceaux : les gens pouvaient écouter ensemble et se tenir compagnie, même en étant chacun chez soi. C’est cette dimension qui m’a marqué. La croissance était impressionnante, mais voir ce que les auditeurs faisaient de cet espace l’était tout autant pour moi.
Une héroïne qui ne dit jamais un mot
SpiritGamer
La jeune fille à sa fenêtre ne dit jamais un mot. Ce silence a-t-il été pensé dès le départ, ou est-il venu avec le temps ?
Dim
Le projet est avant tout musical : les gens viennent écouter, travailler, se détendre ou dormir. Le personnage et l’animation accompagnent cette expérience sans demander une attention permanente. Pour moi, le silence laisse aussi une place à l’imagination. On voit Lofi Girl dans son quotidien, mais on ne sait pas exactement ce qu’elle pense, et chacun peut se reconnaître un peu dans cette présence.
On peut raconter des choses avec une expression, un mouvement ou un détail du décor, sans forcément avoir besoin de dialogues. C’est une façon de développer son univers tout en laissant la musique au premier plan.
SpiritGamer
Ce sont les spectateurs qui ont donné son nom à Lofi Girl. Qu’est-ce que ça change de créer un personnage que la communauté s’approprie ?
Dim
Ça montre que le personnage a pris une place qu’on n’aurait pas pu décider seuls. On le voit aussi à travers les fan arts, les cosplays, les tatouages ou les gens qui dessinent Lofi Girl sur leur chapeau de diplôme. Il y a même eu cette initiative sur Reddit où des artistes avaient créé une version du personnage pour leur pays, avec des éléments de leur propre culture.
On n’avait rien organisé, et c’était très touchant à découvrir. Cette appropriation nous donne aussi une responsabilité : faire évoluer le personnage en tenant compte de l’attachement que les gens ont développé pour elle.
SpiritGamer
Comment écrit-on une histoire pour une étudiante qui ne fait que réviser ? Qu’est-ce qui décide qu’elle peut enfin sortir le soir ?
Dim
La radio montre juste un moment de sa vie, le fait qu’on la voie écrire dans son carnet ne veut pas dire qu’elle n’a rien d’autre à vivre ou à raconter. On peut élargir son univers à partir de choses très simples : son école, les personnes qu’elle connaît, un nouveau lieu ou une situation du quotidien. Avec Lofi House, on découvre par exemple son professeur dans un autre contexte, lorsqu’il rentre chez lui et devient DJ.
Ce qui nous intéresse, c’est de créer des liens entre les personnages, les musiques et les différents projets. Une sortie ou un changement de décor doit apporter quelque chose à cet univers, pas seulement faire bouger le personnage pour le principe.
Le 16 septembre, la fenêtre est restée vide
SpiritGamer
Le 16 septembre, Lofi Girl a disparu de la radio pendant que le compte à rebours de Lofi House tournait. Comment cette mise en scène a-t-elle été construite, et qu’est-ce que vous redoutiez le plus ?
Dim
Le lancement faisait le lien entre l’univers que les gens connaissaient déjà et celui qu’ils allaient découvrir. La disparition de Lofi Girl était suivie d’un compte à rebours, avec un lent mouvement de caméra vers la façade d’un lycée. La révélation amenait ensuite au professeur, qu’on découvrait rentrant chez lui pour mixer. On passait donc d’un environnement associé aux études à une autre facette de sa vie, et à une musique plus dynamique.
C’était une manière de faire découvrir la radio à travers une histoire, plutôt qu’une simple annonce. Dans ce type de lancement, l’équilibre à trouver est de susciter la curiosité sans que le teasing prenne toute la place : à la fin, il faut que les gens aient surtout envie de rester écouter la musique.
De la chaîne au studio, et au jeu vidéo
SpiritGamer
De la chaîne à un studio de plus de trente personnes, avec un label, un studio d’animation et une branche gaming : quel a été le tournant le plus difficile à négocier ?
Dim
Le passage d’un projet personnel à une organisation collective est un vrai changement. La création du label en 2019 a été une étape importante : on commençait à travailler directement avec les artistes, à développer nos propres sorties et à structurer une équipe. Puis le studio d’animation et le gaming ont ajouté d’autres métiers, avec leurs propres méthodes et leurs contraintes.
La difficulté, c’est de construire une organisation qui permette à chacun de bien travailler tout en gardant une direction commune. Il faut apprendre à s’entourer, à déléguer et à ne plus être soi-même au centre de chaque décision. L’enjeu est que les différentes équipes développent leurs projets sans perdre le lien avec l’ensemble.
SpiritGamer
La branche gaming date de 2024. Qu’est-ce que Lofi Girl a envie de faire dans le jeu vidéo ?
Dim
On est nombreux dans l’équipe à avoir grandi avec les jeux vidéo, donc c’est un domaine qui nous intéresse personnellement. On a envie d’y créer des expériences à part entière, pas simplement de fournir une bande-son ou d’apposer notre nom sur un jeu. Le jeu vidéo permet d’interagir avec un univers, d’y passer du temps autrement et de découvrir des histoires ou des personnages à son rythme.
C’est intéressant pour un projet comme le nôtre, qui associe déjà musique et animation. Travailler avec un studio spécialisé nous apprend aussi énormément. On veut que ces jeux aient leur intérêt propre, tout en créant des liens avec les autres parties de Lofi Girl.
SpiritGamer
Le Discord réunit 970 000 membres et se veut bienveillant. Comment protège-t-on un endroit comme celui-là quand il grandit ?
Dim
Je pense que la musique contribue à installer cette ambiance. Les gens viennent souvent pour se concentrer, se détendre ou passer un moment tranquille, et ça se retrouve dans leur manière d’échanger. Mais ça ne suffit pas à protéger une communauté de cette taille. On a une équipe de modérateurs très investie, qui joue un rôle essentiel pour maintenir cet espace safe et préserver cette atmosphère bienveillante.
Ce qu’on veut garder, c’est cette entraide que je voyais déjà dans les commentaires avant le lancement du direct, le fait que chacun puisse se sentir à l’aise et trouver des échanges bienveillants.
Berkhan B. : pourquoi la house, et pourquoi maintenant
SpiritGamer
Pourquoi la house, et pourquoi maintenant ?
Berkhan B.
Depuis des années, Lofi Girl accompagne les gens quand ils étudient, travaillent ou dorment. Ce sont surtout des moments d’introspection. On avait envie depuis longtemps de les accompagner aussi dans des moments plus partagés : la fin de journée, quand on se pose seul ou entre amis. Une partie de notre communauté a grandi avec nous, et ce moment-là méritait aussi sa musique.
SpiritGamer
Beaucoup d’artistes du label viennent de la scène électronique avant d’avoir fait de la lofi. Comment cela a-t-il pesé dans ce choix ?
Berkhan B.
Énormément, c’est même le point de départ. Nous échangeons en permanence avec nos artistes, et on savait que plusieurs d’entre eux faisaient de l’électro ou de la house avant la lofi, ou bien en parallèle. La Lofi House leur permet de montrer une autre facette de leur talent à notre audience. Un grand nombre d’artistes de la compilation étaient déjà actifs sur le label, en lofi, en synthwave ou en dark ambient : c’était aussi une occasion de les laisser revenir à leurs racines !
SpiritGamer
Comment trouve-t-on la place de Lofi Girl dans un genre aussi large ? Qu’est-ce qui reste lofi dans Lofi House ?
Berkhan B.
La house est effectivement un territoire immense, et nous avons pris le temps de chercher où Lofi Girl pouvait trouver sa place. Nous avons exploré avec les artistes la chill house, la house mélodique, la jazz house, en partageant des références, sans réponse toute faite. Puis certains morceaux de lofi house ont fait l’unanimité tout de suite : l’énergie et le groove de la house, avec ce son plus étouffé et texturé, couplés à l’atmosphère qui fait notre identité.
On ne prétend évidemment pas être un label house, et on n’a pas inventé la lofi house. Ce qui fait le sel lofi, c’est un son plus étouffé, un grain vintage un peu instable, des nappes parfois plus ambient et, par moments, des instruments typiques du genre. Ce dans quoi nous sommes spécialisés !
19 artistes, 500 signés, 8 000 morceaux
SpiritGamer
Comment ont été choisis les 19 artistes de la compilation, et quel rôle ont joué houseverbot, Akraa, KBS et lofi cassette dans la direction artistique ?
Berkhan B.
D’abord par l’écoute et les échanges avec des artistes du label dont on connaissait le passé électronique. Ensuite par des artistes que nous suivions sur les plateformes et que nous avions envie d’inviter. houseverbot, Akraa et lofi cassette ont été parmi les premiers à poser le son du projet.
Certains morceaux viennent même de plus loin : Akraa avait joué « Reality » pour la première fois lors d’un writing camp à Bruges il y a deux ans. Quand Lofi House a été annoncé, KBS et lui ont tout de suite voulu en faire un morceau lofi house.
SpiritGamer
Comment un label suit-il plus de 500 artistes et plus de 8 000 morceaux ?
Berkhan B.
Avec beaucoup de proximité. Nos A&R, Alexandre L. et William B., sont les points de contact direct des artistes du premier échange jusqu’à la sortie de leur projet. Nous avons un espace communautaire où artistes et équipes partagent leur musique, s’écoutent et discutent au quotidien. Ça nous permet de connaître les artistes au-delà de leurs morceaux : leurs influences, leurs envies, ce qu’ils produisent en dehors de la lofi. C’est comme ça qu’est né Lofi House.
SpiritGamer
Qu’est-ce qui change dans le travail des artistes quand ils produisent pour une radio 24/7 plutôt que pour une compilation ou un vinyle ?
Berkhan B.
En réalité, nos artistes ne produisent pas « pour la radio ». Ils travaillent sur des projets : un EP, un album, ou des morceaux pour une compilation. Ce sont ces sorties qui tournent ensuite en continu sur nos radios 24/7. La radio est la vitrine où tous ces projets se retrouvent et cohabitent.
Quand on construit une sortie, on fait donc attention à deux choses. D’abord, elle doit tenir debout seule, avec sa cohérence, son histoire, son ordre d’écoute. Ensuite, chacun de ses morceaux doit pouvoir s’intégrer dans le flux de la radio sans casser l’atmosphère, pour quelqu’un qui écoute depuis cinq minutes comme depuis trois heures. Pour Lofi House, ça donne une compilation de 31 morceaux sur les plateformes, une radio qui la fait vivre en continu, et un vinyle pour la garder chez soi.
Le vinyle, l’image et la porte d’entrée
SpiritGamer
Le vinyle Lofi House est en précommande avec des éditions collector. Pourquoi un support physique pour une musique née du streaming ?
Berkhan B.
La lofi doit beaucoup au vinyle ! Les craquements qu’on entend dans nos morceaux en viennent directement, c’est comme un retour aux sources. C’est aussi une demande de notre communauté, qui aime collectionner des objets liés à l’univers Lofi Girl, et le vinyle est devenu le produit signature de notre boutique (et Julien, le House Teacher, en collectionne lui-même !).
SpiritGamer
Chaque image de Lofi House est produite en interne par Lofi Studio. Comment la musique et l’image se répondent-elles ?
Berkhan B.
Pendant que l’équipe label explorait les directions musicales avec les artistes, Lofi Studio construisait l’univers visuel, et chaque avancée d’un côté nourrissait l’autre. Nous avons poussé ce dialogue jusque dans les détails : le rythme de l’animation est calé sur le tempo habituel de la lofi house, pour que l’image respire au même rythme que la musique.
SpiritGamer
Comment un artiste rejoint-il Lofi Records aujourd’hui, et qu’est-ce que vous cherchez chez lui ?
Berkhan B.
Nous écoutons aussi beaucoup ce qui sort sur les réseaux et les plateformes de streaming. Les artistes peuvent nous envoyer leur musique directement via notre lien de soumission, et ce qu’on cherche, c’est une identité, une sensibilité qu’on peut reconnaître en quelques secondes. Ce qui compte pour nous, c’est la personnalité du son plus que la perfection technique.
Et après Lofi House
SpiritGamer
Et la suite : d’autres genres, d’autres radios ? Sans rien dévoiler de ce qui ne peut pas l’être.
Berkhan B.
Pour le moment, on se concentre sur Lofi House, qui vient tout juste de sortir, mais on aime explorer, et on écoute toujours notre communauté. On verra ce que l’avenir nous réserve !
Ce que Dim aurait eu du mal à croire en 2015
SpiritGamer
Quand vous repensez à la chaîne de 2015, qu’est-ce que vous auriez le plus de mal à croire aujourd’hui ?
Dim
Probablement la place que le projet a prise dans la vie de certaines personnes. Au départ, je cherchais des morceaux à écouter en jouant. Aujourd’hui, des gens nous racontent qu’ils ont étudié avec la radio pendant plusieurs années, jusqu’à leur diplôme, ou qu’elle les a accompagnés dans des moments difficiles. Ça reste ce qui me touche le plus.
J’aurais aussi eu du mal à imaginer qu’on travaillerait un jour avec des marques comme LEGO, dont je suis fan depuis l’enfance, ou qu’on développerait des jeux vidéo et un café. Mais les messages des auditeurs rendent tout ça très concret : derrière la chaîne et les chiffres, il y a des personnes pour qui Lofi Girl est devenue une présence dans leur quotidien.
Merci à Dim et à Berkhan B. pour leurs réponses, recueillies par écrit et reçues le 5 octobre 2026, le 8 octobre pour la dernière réponse de Berkhan B. Nous avons corrigé quelques coquilles sans toucher au sens.
